Le Veto Évangélique


« O pouco com Deus é muito, o muito sem Deus é nada » (Peu avec Dieu est beaucoup, mais beaucoup sans Dieu n’est rien), affirme un proverbe brésilien. Une phrase qui trouve aujourd’hui un écho particulier au sein de la sphère politique brésilienne. En effet, en l’espace d’un mois, deux évènements de taille ont rappelé au Brésil combien il lui était impossible de faire fi de sa dimension religieuse, là où 97% de la population affirme croire en Dieu et où 90% de celle-ci déclare assister régulièrement à un culte (Enquête Datafolha, 2007).

Si la forte religiosité du Brésil, principale forteresse du catholicisme, n’a rien de nouveau, sa pluralisation et sa diversification, notamment à travers l’essor des Églises évangéliques et pentecôtistes, intriguent. De fait, en l’espace d’un demi siècle, la forteresse-monopole du catholicisme a été ébranlée par les assauts de cet évangélisme prosélyte, dont le succès parmi les couches populaires a été, et continue d’être aujourd’hui, retentissant sur l’ensemble du territoire.

Mais ce qui frappe peut-être encore davantage que la pluralisation de la sphère religieuse brésilienne, c’est l’influence grandissante que jouent, depuis la fin de la dictature, ces « politiciens évangéliques », qui n’hésitent pas à se revendiquer comme tels, ni à affirmer leur métier de pasteur ou de chanteur chrétien, et qui composent aujourd’hui la célèbre Bancada Evangélica. Formé d’une trentaine de députés ou sénateurs au moment de la Constituante à la fin des années 1980, la Frente Parlamentar Evangélica, nom officiel de la Bancada Evangélica, comprend aujourd’hui 70 parlementaires (67 députés et 3 sénateurs) provenant de tous les états du pays et l’ensemble des principaux partis nationaux. Ce bloc, moralement très conservateur, et que l’on croyait éphémère à ses débuts, fait aujourd’hui partie intégrante du paysage politique brésilien. Il symbolise d’une part la fin d’une ère, celle de l’apathie politique  historique des évangéliques, dont l’attitude millénariste a longtemps été d’espérer en un monde meilleur à venir après la seconde venue du Christ; mais symbolise également le début d’une ère nouvelle, celle d’un évangélisme militant, qui considère qu’il doit participer activement, et donc politiquement, à l’avènement du royaume de Dieu sur terre.

L’influence et le poids des évangéliques sur la politique brésilienne se sont manifestés, voire même renforcés, ces dernières semaines à travers deux évènements qui illustrent, selon nous, l’existence d’un véritable « veto évangélique ».
Il y a d’abord eu en Mai dernier l’épisode du « Kit Gay ». Le Ministère de l’Éducation brésilienne prévoyait en effet de distribuer aux élèves des kits d’information visant à prévenir les comportements homophobes. Lorsque la Bancada Evangelica, notamment autour de son vice-président et ancien gouverneur de Rio de Janeiro, Anthony Garotinho (PR-RJ), prit connaissance de ce projet, elle mobilisa en quelques jours des centaines de milliers de personne ainsi que de nombreux médias pour dénoncer ce qui représentait pour eux « um estímulo ao homossexualismo ». Menaçant de ne plus rien voter, et de faire tomber le premier ministre Palocci (ce qui se produira par ailleurs, voire billet précédent), les 70 parlementaires évangéliques obtinrent très rapidement de la présidente Dilma Rousseff qu’elle suspende le projet. Celle-ci déclarant « inadapté » et « inaproprié » le contenu du kit en question. Le droit de veto évangélique venait de s’appliquer.

Forts de ce retentissant succès, la Bancada Evangélica se mobilisa à nouveau contre un nouveau projet de loi concernant l’homosexualité, le PL-122. Un projet, formulé par la député pétista de São Paulo, Marta Suplicy (PT-SP), qui visait à amender la loi sur le racisme pour condamner et criminaliser tous types de propos ou d’écrits homophobes ou pouvant inciter à la violence envers la communauté gay. De façon quasi-instantanée, le PL-122 provoca une impressionnante levée de bouclier orchestrée par la Bancada Evangélica, et relayée via les Églises évangéliques et leurs pasteurs d’une part, mais aussi par la puissante CNBB catholique (Conférence Nationale des Evêques Brésiliens) et son clergé, qui multiplièrent les déclarations d’opposition et les pétitions. Cristallisée autour du Pasteur Silas Malafaia de l’Assembleia de Deus (première église évangélique du pays avec près de 10 millions d’adeptes), l’opposition évangélique, et même chrétienne au sens large, parvint en quelques jours à obtenir la signature d’un million de compatriotes sur une pétition qui fut remise par le Pasteur Malafaia, accompagné des députés de la Bancada Evangélica, au Président du Sénat et premier véritable Président de la République post-dictature, José Sarney (Voir lien). Celui-là même qui déclarait peu après l’approbation de la nouvelle Constitution en 1988, que « les évangéliques [avaient] été le fait marquant de la Constituante ».

Grace à son fabuleux réseau d’influence, du fait notamment de sa proximité avec les principales églises évangéliques du pays (plus d’une dizaine des parlementaires évangéliques sont pasteurs de leur église) ou encore du relais qu’elle trouvent auprès des médias (plusieurs appartenant à des églises comme par exemple a Rede Record de l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu), la bancada evangélica semble bien détenir, du moins sur les questions d’ordre moral et religieux, un véritable droit de veto officieux. Un état de fait qui nous rappelle que si la République Fédérative du Brésil a bel et bien séparé l’Église de l’Etat en 1889, elle n’a en rien dénué le politique brésilien de sa dimension hautement religieuse. Après tout, « Deus é Brasileiro » dit-on là-bas.

Eliott Mourier

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