Archive for septembre 2011

Les enjeux du « Nouveau Code Forestier »

septembre 22, 2011

En 1992 avait lieu à Rio de Janeiro le « Sommet de la Terre », une conférence mondiale qui allait marquer le début d’une véritable mobilisation des Nations Unies sur les questions d’environnement. L’an prochain, pour célébrer les vingt ans de cette conférence à succès, les Nations Unies se retrouveront une fois de plus dans la capitale carioca et le monde aura de nouveau les yeux rivés sur un Brésil qui, bon gré mal gré, symbolise ce « monde vert » que l’ONU appelle de ses vœux.

C’est dans ce contexte qu’est actuellement discuté au parlement brésilien un nouveau « code forestier » (en portugais código florestal), sujet de nombreuses de polémiques que nous nous proposons de présenter ici brièvement.

Créé en 1934, puis révisé une première fois en 1965 ce code fixe les directives nationales en matière de zones naturelles protégées (ce qui actuellement est le cas pour 80% de la forêt amazonienne), de lutte contre la déforestation, ou encore de préservation de la biodiversité. Mais si les directives imposées par le code sont particulièrement ambitieuses, son application véritable ne date en réalité que d’une quinzaine d’années. Auparavant, les grands exploitants agricoles n’étaient pas réellement contraints par cette législation et opéraient selon leur bon vouloir, au grand dam des milieux écologistes. C’est ainsi que dans les années 1990, en moyenne 20.000 km carrés de forêts (avec un record de 29.000 en1995, soit quasiment l’équivalent de la Belgique!) étaient annuellement détruits pour servir de prés pour le bétail ou pour de nouvelles cultures particulièrement rentables comme le soja.

Avec ses 5,5 millions de Km² (soit 10 fois la superficie de la France), l’Amazonie est considérée comme le « poumon vert » de la Planète…

Mais depuis le début des années 2000, la donne a changé et le code forestier, longtemps laissé de côté a commencé à être plus rigoureusement appliqué (la superficie déforestée chaque année à ainsi été réduite par trois), pour le plus grand regret des exploitants agricoles. Mais ainsi lésés, ces derniers n’allaient pas tarder à riposter en proposant un nouveau code, plus à leur avantage. C’est cette proposition de loi qui circule actuellement au parlement brésilien et qui suscite de vives controverses entre partisans d’une agriculture intensive et défenseurs d’une économie « verte ».

Car ce projet, qui prévoit notamment de réduire la superficie des zones protégées (de 80% à 50% de la forêt), est considéré par les écologistes comme une véritable « loi d’amnistie des crimes environnementaux », susceptible de faire resurgir le sentiment d’impunité qui prévalait auparavant. L’observatoire du climat estime lui que l’adoption de ce code forestier « pro-agrobusiness » (défendu par les gros producteurs, mais aussi par les petits exploitants qui constituent ce que l’on appelle au Brésil l’agriculture familiale et qui luttent pour la réforme agraire), causerait des dommages irréversibles avec une augmentation sans précédent des émissions de gaz à effet de serre. D’autres experts considèrent que ce nouveau code engendrera une recrudescence de l’occupation des zones à risques, susceptibles de subir des glissements de terrains meurtriers comme lors de la catastrophe de Térésopolis, qui en janvier 2011 près de Rio justement, provoqua la mort de 548 personnes.

Si la législation environnementale brésilienne est aujourd’hui considérée comme l’une des plus avancées et des plus audacieuses dans le monde, son avenir semble aujourd’hui plus compromis que jamais. De fait, et alors que le vote de ce nouveau code forestier doit avoir lieu dans les tout prochains jours, la lutte entre « Production » et « Préservation » pourrait bien tourner à l’avantage du premier. De mauvaise augure pour le prochain « Sommet de la Terre »…

Le Cri des Exclus

septembre 15, 2011

Le 7 septembre, jour de fête de nationale au Brésil, on ne célèbre pas que l’indépendance du pays, proclamée en 1822 par l’Empereur Pedro Ier. Bien au contraire, en ce « jour de la Patrie » nombreux sont ceux qui profitent de l’occasion pour faire entendre, dans la rue mais aujourd’hui aussi sur le web, leurs revendications les plus diverses. Rien d’étonnant donc à ce qu’en cette année de multiples scandales de corruption (voir notre billet précédent), on assiste, parallèlement aux défilés militaires, à des « marches anti-corruption » organisées dans les 35 plus grandes villes du pays.

Mais depuis plus de quinze ans maintenant, c’est un évènement plus singulier encore, le « Cri des exclus » (Grito dos excluídos en portugais), qui anime chaque année à cette date symbolique les places publiques du pays. L’objectif affiché étant le suivant : « Transformer la participation passive de la population durant la commémoration de cette date, en une citoyenneté consciente et active sur un thème donné ». Plus qu’un mouvement ou une campagne, le Cri des exclus se définit comme « un espace de convergence ou divers acteurs sociaux se rassemblent à la fois pour protester et pour proposer de nouveaux chemins ».

Un cri contre les dérives du néo-libéralisme

Dans les années 1990, en réponse aux graves crises économiques et financières des années 1980 (et notamment des invraisemblables taux d’inflation qui rendait les économies totalement instables), le Brésil et l’Amérique latine, se voient contraints par le FMI et la Banque Mondiale à pratiquer un néolibéralisme effréné (ce que l’on a appelé le Consensus de Washington). Retrait de l’Etat, privatisations, ouverture de leurs marchés sur le monde, réduction drastique des dépenses publiques entre autres, des mesures qui contribuèrent certes à stabiliser les économies de la région, mais qui aggravèrent de façon dramatique les inégalités sociales, augmentant ainsi le contingent déjà conséquent de ces « exclus ». Exclus socialement et économiquement (populations pauvres et/ou rurales), mais parfois aussi politiquement ou culturellement (pour certaines minorités ethniques par exemple). C’est dans ce contexte qu’apparaît en 1995 le premier « Cri des exclus » fortement lié aux « Semaines Sociales Brésiliennes » (qui existent aussi en France depuis 1904!), organisées depuis 1991 par la Conférence Nationale des Evêques du Brésil (CNBB), le principal organe de l’Eglise catholique brésilienne.

L’Eglise comme espace de mobilisation sociale

Au Brésil, l’Eglise catholique joue en effet depuis la fin des années 1960 un rôle social de premier ordre. Depuis le concile Vatican II (1962-1965) où les évêques progressistes latino-américains jouirent d’une grande influence, et la Conférence Episcopale Latino-Américaine (CELAM) de Medellín en 1968, l’Eglise brésilienne décida d’adopter « l’option préférentielle pour les pauvres ». Une ligne directrice qui eut pour effet le développement des fameuses « communautés ecclésiales de base » (les « CEB », des communautés formées localement par les fidèles dans un but religieux d’abord, mais qui formèrent ensuite la base des futurs mouvements sociaux brésiliens); et surtout d’une multitude de « Pastorales Sociales » qui allaient, en pleine dictature militaire, offrir les seuls espaces de mobilisation sociale accessibles sur des sujets comme la réforme agraire (Pastorale de la Terre), la santé publique (Pastorale de la Santé), les droits des femmes ou des enfants, ou encore le système pénitencier (Pastorale Carcérale). D’ailleurs, la majorité des principaux dirigeants de mouvements sociaux, syndicats et organisations de défenses des droits de l’homme sont aujourd’hui directement issus de l’action pastorale de l’Eglise catholique. Des Pastorales qui avec la Conférence des Evêques sont aujourd’hui encore, parmi les principaux partenaires et promoteurs du « Cri des exclus ».

Le mouvement des « Sans-Terre »

Cette année, le thème de la mobilisation était  » La Terre crie pour la Vie et pour tous nos Droits », et visait trois principaux objectifs: « Dénoncer un modèle politique et économique qui concentre les richesses et condamne des millions de gens à l’exclusion sociale; rendre public, dans les places et les rues, le visage défiguré des groupes exclus, victimes du chômage, de la misère et de la faim; et enfin, proposer une alternative au modèle économique néolibéral, de façon à développement une politique d’inclusion sociale ».

Si la Terre crie pour la vie et pour les droits sociaux, ceux qui ne la cultive sans la posséder et que l’on surnomme au Brésil les « Sans-Terre », forment chaque année, l’un des mouvements les plus actifs de la mobilisation du 7 septembre. Le Mouvement des Travailleurs Sans-Terre (MST) lutte avant tout pour la réforme agraire qui, dans un pays où la moitié des terres cultivables sont détenues par à peine 1% de la population, reste l’un des symboles d’une société profondément inégalitaire et excluante. Sans lopin de terre à cultiver pour faire vivre leurs familles, les « Sans-Terre » organisent régulièrement des invasions de terrains qu’ils occupent jusqu’à ce que le gouvernement finisse soit par les leur céder, ou par les en déloger de force. Des situations qui provoquent régulièrement des escalades de violence, comme lors du Massacre de l’Eldorado des Carajás en 1996, où 19 travailleurs sans-terre furent assassinés par la Police Militaire de l’état du Pará alors qu’ils manifestaient en bloquant la principale autoroute de l’état.

Le Cri des exclus résonne donc aujourd’hui encore dans un Brésil où les avancées sociales significatives de ces dix dernières années ont, d’une certaine manière, fait grandir les attentes et l’impatience des ces millions de brésiliens, marginalisés, exclus du système. D’ailleurs l’une des principales critiques formulée à l’encontre des 8 ans du gouvernement de l’ex-président Lula concerne cette réforme agraire, sur laquelle rien n’a été fait, au grand dam des mouvements sociaux qui voyaient en Lula, le syndicaliste, une sorte de Messie. Comme l’affirmait il y a quelques jours la député Erika Kokay du PT, le « Cri des Exclus » rappelle au pays tout entier que « l’indépendance est aujourd’hui encore en construction, et qu’elle se réalise jour après jour, en luttant contre la misère et l’exclusion sociale ». En attendant, les exclus s’égosillent et s’égosillent encore.

Eliott Mourier

P.S : Pour en savoir plus je vous recommande cet excellent article du Monde Diplomatique.

Corruption, l’affaire de tous

septembre 6, 2011

Au Brésil, il ne se passe pas une semaine sans que les médias ne révèlent un nouveau scandale de corruption. Ces dernières semaines n’ont pas fait exception à la règle et la présidente Dilma Rousseff a été contrainte de demander la démission de trois de ses ministres, mouillés dans des affaires pour le moins suspectes. Pour anticiper les attaques de l’opposition, la Présidente a  choisi de se montrer intransigeante envers tout soupçon de fraude effectuant ainsi, au sein de son gouvernement, ce que la presse appelle une « faxina » (un grand nettoyage) afin de garder la face et d’éviter la crise politique, tout comme Lula avant elle lors du fameux « mensalão » de 2005 (un scandale de corruption qui impliqua de nombreux membres du parti et du gouvernement de l’ex-président, mais dont celui sorti indemne).

La corruption au Brésil, un mal « endémique » ?

On a parfois entendu dire au Brésil que la corruption était un phénomène « endémique ». On fait ainsi souvent référence au « jeitinho » brésilien, ces petites « combines » quotidiennes presque culturelles, qui permettent à nombre de brésiliens tout simplement de s’en sortir. A plus grande échelle, le détournement des deniers publics, véritable « sport national » affecte tristement toutes les strates de l’Etat, du secteur privé et même du secteur « volontaire » (les organisations à but non lucratif) et ce, depuis la colonisation portugaise. Aujourd’hui, avec les projets pharaoniques lancés pour la Coupe du Monde 2014 et les Jeux Olypiques de Rio en 2016, la tentation est plus grande que jamais. On estime, en effet que chaque année, la corruption coûte au pays entre 40 et 70 milliards de réals soit environ les budgets annuels cumulés de la Santé (18,7 milliards) et de l’Education (32 milliards)  (voir l’étude de la Fondation des Industries de l’état de São Paulo) ! Un mal qui plombe à la fois la croissance, la compétitivité et l’offre de services et d’aides publiques à la population de cette grande nation.

Mais il faut le souligner, ces dernières années le Brésil a entamé une véritable révolution afin d’en finir avec cette image des plus néfastes. Nous sommes d’ailleurs à la veille d’une vaste opération dénommée « Manifeste contre la Corruption » qui prévoit le déploiement demain, mercredi 7 septembre, jour de fête nationale, d’une multitude de manifestation dans tous le pays pour protester contre le fléau de la corruption, et dont la vague déferle en ce moment même sur les réseaux sociaux du pays. Une « guerre » contre la corruption se décline aujourd’hui en trois axes principaux, impliquant l’ensemble de la société : le développement d’une culture de la transparence, l’augmentation des peines de justice à l’encontre des pratiques frauduleuses et l’émergence d’un contrôle social direct de la société civile. Ajoutons aussi que depuis une dizaine d’années, les institutions de contrôle fédérales (Tribunal de Contas, Controladoria Geral da União et Ministerio Público Federal) ont vu leurs compétences élargies et renforcées, et que sur le plan local, des structures étatiques et municipales se sont multipliées, permettant un maillage bien plus fin du territoire. Avec Lula au pouvoir, cet homme venu d’en-bas et ayant passé sa vie de syndicaliste à lutter contre l’exploitation du peuple et la fraude de ses dirigeants, l’espoir d’un Brésil « propre » semblait renaître en ce début de XXIème siècle. Un mythe que Dilma Rousseff, la fonctionnaire efficace toujours jusque là éloignée des luttes politiciennes et électorales (son mandat de Présidente est son premier et seul mandat d’élue), cherche aujourd’hui à perpétuer.

 De la culture « transparence » au contrôle social

Il est en effet intéressant de noter qu’aujourd’hui le mot « transparence » est sur toutes les lèvres au Brésil. Plusieurs campagnes nationales ont en effet cherché ces dernières années à promouvoir une culture brésilienne de la transparence. Cette culture s’est notamment développée parallèlement aux nombreuses initiatives de démocratie participative (dont les fameux budgets participatifs sont le meilleurs exemple) que l’on retrouve aux quatre coins du pays. Il semble logique que si la société civile participe à l’élaboration, la réalisation et le suivi d’un budget municipal, celui-ci deviendra par nature plus transparent et moins susceptible de faire l’objet de magouilles diverses. C’est en tout cas ce le message que le gouvernement affiche. Celui-ci a d’ailleurs réalisé une véritable prouesse technique en mettant sur le net, à disposition de tous, un « Portail de Transparence » sur lequel il est possible de passer en revue toutes les dépenses et recettes publiques de l’Etat Fédéral, mais aussi tous les transferts de fonds de l’Union vers les 27 états fédérés et vers les 5.565 municipalités du pays!

Actuellement, les organes de contrôle mentionnés plus haut travaillent aussi à développer une conscience citoyenne du « contrôle social ». Ce principe selon lequel tout citoyen ou groupe de citoyens (associations, écoles, églises…), témoin d’une fraude quelconque impliquant des deniers publics, peut lui même en quelques clics dénoncer la pratique en question, ou menacer le fautif de prévenir les institutions compétentes pour le dissuader d’agir. La Controladoria Geral da União (CGU), équivalent de notre Cour des Comptes, procède ainsi depuis quelques mois à des formations de sensibilisation au sein des associations, des entreprises et même  des églises, visant à faire des citoyens de véritables agents de contrôle locaux. Car en réalité, le principal problème des organes comme la CGU brésilienne, c’est leur manque de personnel. Avec 3.000 fonctionnaires la CGU n’a absolument pas de quoi vérifier l’ensemble des comptes du pays. Lors de leurs formations, les agents de la CGU ne manquent pas de rappeler que pour atteindre le niveau de contrôle du Danemark, il leur faudrait 150.000 agents supplémentaires ce qui coûterait, rien qu’en salaire, aussi cher que la corruption elle-même ! La solution donc, semble donc être ce contrôle social effectuer volontairement par tous.

Le faible pouvoir dissuasif des peines, un problème structurel

Mais si ces avancées sont notables et pourraient avoir un véritable impact à moyen terme, deux problèmes de fond persistent, celui de l’impunité que nous mentionnions déjà dans notre billet précédent sur la violence et celui de la faiblesses des peines encourues pour ce type de délit. On entend souvent dire là-bas qu’il n’y a pas au Brésil plus de corruption qu’en Europe par exemple, mais qu’en Europe un politicien condamné pour corruption verra sa carrière se terminer sous les barreaux, tandis qu’au Brésil, le politicien frauduleux lui, ne craint au final pas grand chose. Pour remédier à cette triste réalité, le Sénateur et ancien Gouverneur du District Fédéral, Cristovam Buarque a déposé au Sénat en 2006 et 2007 deux projets de loi (PLS 253/2006 & 223/2007) qualifiant tout acte de corruption de « crime odieux » (crime hediondo) et augmentant sensiblement les peines encourues.

Cinq ans plus tard, ces projets de loi sont au point mort, bloqués à la commission « Constitution, Citoyenneté et Justice » du parlement…Le chemin est encore long.

E.M.