Le Cri des Exclus


Le 7 septembre, jour de fête de nationale au Brésil, on ne célèbre pas que l’indépendance du pays, proclamée en 1822 par l’Empereur Pedro Ier. Bien au contraire, en ce « jour de la Patrie » nombreux sont ceux qui profitent de l’occasion pour faire entendre, dans la rue mais aujourd’hui aussi sur le web, leurs revendications les plus diverses. Rien d’étonnant donc à ce qu’en cette année de multiples scandales de corruption (voir notre billet précédent), on assiste, parallèlement aux défilés militaires, à des « marches anti-corruption » organisées dans les 35 plus grandes villes du pays.

Mais depuis plus de quinze ans maintenant, c’est un évènement plus singulier encore, le « Cri des exclus » (Grito dos excluídos en portugais), qui anime chaque année à cette date symbolique les places publiques du pays. L’objectif affiché étant le suivant : « Transformer la participation passive de la population durant la commémoration de cette date, en une citoyenneté consciente et active sur un thème donné ». Plus qu’un mouvement ou une campagne, le Cri des exclus se définit comme « un espace de convergence ou divers acteurs sociaux se rassemblent à la fois pour protester et pour proposer de nouveaux chemins ».

Un cri contre les dérives du néo-libéralisme

Dans les années 1990, en réponse aux graves crises économiques et financières des années 1980 (et notamment des invraisemblables taux d’inflation qui rendait les économies totalement instables), le Brésil et l’Amérique latine, se voient contraints par le FMI et la Banque Mondiale à pratiquer un néolibéralisme effréné (ce que l’on a appelé le Consensus de Washington). Retrait de l’Etat, privatisations, ouverture de leurs marchés sur le monde, réduction drastique des dépenses publiques entre autres, des mesures qui contribuèrent certes à stabiliser les économies de la région, mais qui aggravèrent de façon dramatique les inégalités sociales, augmentant ainsi le contingent déjà conséquent de ces « exclus ». Exclus socialement et économiquement (populations pauvres et/ou rurales), mais parfois aussi politiquement ou culturellement (pour certaines minorités ethniques par exemple). C’est dans ce contexte qu’apparaît en 1995 le premier « Cri des exclus » fortement lié aux « Semaines Sociales Brésiliennes » (qui existent aussi en France depuis 1904!), organisées depuis 1991 par la Conférence Nationale des Evêques du Brésil (CNBB), le principal organe de l’Eglise catholique brésilienne.

L’Eglise comme espace de mobilisation sociale

Au Brésil, l’Eglise catholique joue en effet depuis la fin des années 1960 un rôle social de premier ordre. Depuis le concile Vatican II (1962-1965) où les évêques progressistes latino-américains jouirent d’une grande influence, et la Conférence Episcopale Latino-Américaine (CELAM) de Medellín en 1968, l’Eglise brésilienne décida d’adopter « l’option préférentielle pour les pauvres ». Une ligne directrice qui eut pour effet le développement des fameuses « communautés ecclésiales de base » (les « CEB », des communautés formées localement par les fidèles dans un but religieux d’abord, mais qui formèrent ensuite la base des futurs mouvements sociaux brésiliens); et surtout d’une multitude de « Pastorales Sociales » qui allaient, en pleine dictature militaire, offrir les seuls espaces de mobilisation sociale accessibles sur des sujets comme la réforme agraire (Pastorale de la Terre), la santé publique (Pastorale de la Santé), les droits des femmes ou des enfants, ou encore le système pénitencier (Pastorale Carcérale). D’ailleurs, la majorité des principaux dirigeants de mouvements sociaux, syndicats et organisations de défenses des droits de l’homme sont aujourd’hui directement issus de l’action pastorale de l’Eglise catholique. Des Pastorales qui avec la Conférence des Evêques sont aujourd’hui encore, parmi les principaux partenaires et promoteurs du « Cri des exclus ».

Le mouvement des « Sans-Terre »

Cette année, le thème de la mobilisation était  » La Terre crie pour la Vie et pour tous nos Droits », et visait trois principaux objectifs: « Dénoncer un modèle politique et économique qui concentre les richesses et condamne des millions de gens à l’exclusion sociale; rendre public, dans les places et les rues, le visage défiguré des groupes exclus, victimes du chômage, de la misère et de la faim; et enfin, proposer une alternative au modèle économique néolibéral, de façon à développement une politique d’inclusion sociale ».

Si la Terre crie pour la vie et pour les droits sociaux, ceux qui ne la cultive sans la posséder et que l’on surnomme au Brésil les « Sans-Terre », forment chaque année, l’un des mouvements les plus actifs de la mobilisation du 7 septembre. Le Mouvement des Travailleurs Sans-Terre (MST) lutte avant tout pour la réforme agraire qui, dans un pays où la moitié des terres cultivables sont détenues par à peine 1% de la population, reste l’un des symboles d’une société profondément inégalitaire et excluante. Sans lopin de terre à cultiver pour faire vivre leurs familles, les « Sans-Terre » organisent régulièrement des invasions de terrains qu’ils occupent jusqu’à ce que le gouvernement finisse soit par les leur céder, ou par les en déloger de force. Des situations qui provoquent régulièrement des escalades de violence, comme lors du Massacre de l’Eldorado des Carajás en 1996, où 19 travailleurs sans-terre furent assassinés par la Police Militaire de l’état du Pará alors qu’ils manifestaient en bloquant la principale autoroute de l’état.

Le Cri des exclus résonne donc aujourd’hui encore dans un Brésil où les avancées sociales significatives de ces dix dernières années ont, d’une certaine manière, fait grandir les attentes et l’impatience des ces millions de brésiliens, marginalisés, exclus du système. D’ailleurs l’une des principales critiques formulée à l’encontre des 8 ans du gouvernement de l’ex-président Lula concerne cette réforme agraire, sur laquelle rien n’a été fait, au grand dam des mouvements sociaux qui voyaient en Lula, le syndicaliste, une sorte de Messie. Comme l’affirmait il y a quelques jours la député Erika Kokay du PT, le « Cri des Exclus » rappelle au pays tout entier que « l’indépendance est aujourd’hui encore en construction, et qu’elle se réalise jour après jour, en luttant contre la misère et l’exclusion sociale ». En attendant, les exclus s’égosillent et s’égosillent encore.

Eliott Mourier

P.S : Pour en savoir plus je vous recommande cet excellent article du Monde Diplomatique.

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