Archive for décembre 2011

L’Economie Brésilienne au ralenti : phénomène passager ou reflet structurel ?

décembre 15, 2011

On ne tarit pas d’éloges, ces dernières années, sur la bonne santé de l’économie brésilienne. Après la crise de la dette dans les années 1980 et l’instabilité chronique des années 1990 symbolisée par des taux d’inflation phénoménaux, le Brésil surfe, depuis le début des années 2000, sur une vague inédite de croissance et de stabilité, laquelle a permis de financer un large éventail de programmes sociaux.

Le Zénith économique du Brésil

Plusieurs facteurs expliquent le dynamisme de la croissance brésilienne notamment depuis 2005. D’une part  l’augmentation du prix des matières premières – Fer,  Soja, Viande ou Sucre – que le Brésil exporte de façon massive. Les exportations vers la Chine sont ainsi passées de 1 milliard US$ en 2000 à plus de 30 milliards en 2010 ! D’autre part, l’arrivée sur le marché intérieur de 30 millions de nouveaux consommateurs brésiliens « sortis » de la pauvreté (notamment sous l’effet de la multiplication par quatre du salaire minimum, de vastes programmes de redistribution – comme Bolsa Familia – et d’un accès facilité au crédit). Un marché intérieur qui a notamment permis au pays de bien résister au choc financier de 2008 (même si le Brésil n’a pas échappé à une légère récession en 2009). Il faut enfin mentionner l’attractivité du Brésil pour les investisseurs étrangers, et notamment la Chine dont le montant des investissements directs a progressé de 300% entre 2000 et 2010 (Source : IPEA). Ces facteurs et bien d’autres ont permis au Brésil d’atteindre en 2010 une croissance record de +7,5%.

Une Economie résiliante, mais néanmoins fragile

Pourtant, et alors qu’il y a encore quelques mois la Présidente Dilma Rousseff ventait la résilience de son économie, le Brésil semble aujourd’hui marquer le pas, rattrapé par la morosité de l’économie mondiale. Le pays a ainsi connu une croissance nulle au 3 ème trimestre. Ralentissement passager ou phénomène plus structurel ? Les avis divergent, mais un certains nombre de spécialistes mettent en garde le gouvernement contre la tendance actuelle à une « reprimarisation » de l’économie. On entend par reprimarisation le processus qui conduit une économie à prioriser la production et l’exportation de matières premières, au détriment du développement de son Industrie et de ses Services. En Amérique latine, cette tendance est décriée par les économistes comme une forme de « retour en arrière », l’économie des pays sud-américains ayant reposé sur ce modèle durant plus de quatre siècles. Preuve de cette tendance au Brésil, au 3ème trimestre l’Industrie et les Services perdaient respectivement -0,9% et -0,3%, alors que le secteur primaire (agriculture, pêche…) lui progressait de +3,2%. Et si, ces dernières années, la hausse du prix des matières premières a eu un impact largement positif sur la croissance brésilienne, cette reprimarisation de l’économie repose aujourd’hui l’éternelle question de la dépendance du Brésil vis à vis des cours et de la demande du marché mondial, et donc in fine, de sa fragilité.

Le Brésil, éternel optimiste

Mais au Brésil, l’optimisme reste néanmoins de mise. Avec moins de 6% de chômage, des indicateurs sociaux au vert et une marge de manœuvre politique et macroéconomique assez ample, Dilma Rousseff et son gouvernement disposent d’une palette de solutions beaucoup plus large que leurs homologues européens (notamment en matière de taux d’intérêt). Ajoutez à cela l’accueil de la Coupe du Monde 2014 et des Jeux Olympiques en 2016, qui dynamisent d’ors et déjà l’économie, et l’on comprendra aisément pourquoi l’alarmisme n’est pas de mise au pays de la samba. Cet optimisme est aussi et enfin, en partie lié à la découverte et à l’exploitation récente d’énormes réserves de pétrole (voir notre billet sur l’or noir) au large de Rio et de São Paulo… Quand on parle de reprimarisation…

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Dieu et le Brésil

décembre 2, 2011

On attend d’un jour à l’autre les résultats du dernier recensement national du Brésil, lequel devrait confirmer une tendance constante ces 40 dernières années dans la région : le Catholicisme est sur le déclin. Si 89% des brésiliens se revendiquaient catholiques en 1980, ils n’étaient plus que 68,4% en 2009, ce qui fait dire à beaucoup d’analystes que le « monopole catholique », constitué depuis la conquête du pays au XVIème siècle, est bel et bien révolu. Mais contrairement à l’Europe, et particulièrement à la France,  ce déclin du catholicisme ne se fait pas au profit de l’incroyance, du scepticisme religieux ou de l’athéisme. Au Brésil, où 97% de la population affirme croire en Dieu et où 90% déclarent assister régulièrement à leurs réunions de culte, la tendance est au contraire à l’émergence d’autres mouvements « concurrents », comme l’Évangélisme (ou Pentecôtisme, qui regroupe aujourd’hui au moins 20% des 192 millions de Brésiliens).

Le Christ rédempteur de Rio de Janeiro qui vient de célébrer ses 80 ans, prend tout Rio dans ses bras

Le « marché » religieux brésilien

De nombreux sociologues  abordent aujourd’hui le phénomène religieux sous l’angle de ce que l’on appelle « l’Economie religieuse », c’est à dire qu’ils considèrent le religieux comme un grand marché où s’applique la loi de l’offre et de la demande. Dans le cas du Brésil, ce marché serait particulièrement actif puisque ces dernières années, avec l’effritement du monopole catholique, l' »offre » religieuse s’est grandement diversifiée. Des myriades de petites églises évangéliques de quartier aux grandes « méga-églises » comparables à de vraies entreprises multinationales, en passant par les rites traditionnels afro-brésiliens ou le spiritisme, le Brésilien du XXIème a l’embarras du choix. De fait les déçus, ou les lassés du Catholicisme traditionnel forment une « clientèle-cible » de choix pour tous ces mouvements qui cherchent à s’imposer dans ce marché très concurrentiel où les conversions sont indispensables à leur survie. La lutte pour les âmes, si elle est le plus souvent sincère et bien intentionnée, fait néanmoins rage et tous redoublent d’efforts et d’imagination pour parvenir à toucher ces coeurs indécis.

Prosélytisme, utilisation des médias de masse (les mouvements évangéliques notamment possèdent de nombreuses chaînes de TV et de Radio, ainsi que des journaux à tirage national ou régional) et d’Internet (toutes les grandes églises s’efforcent d’être présentes sur le web et notamment sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter…)), ou encore mise en place de projets humanitaires et sociaux leur permettant d’améliorer leur image auprès de la population (n’oublions pas qu’au Brésil, ce sont souvent les églises qui assurent l’aide sociale là où l’Etat est « absent » – Je renvoie à ce titre les lecteurs à la thèse que j’élabore actuellement sur le sujet). Parfois comparées à de grandes campagnes de marketing, ces mesures pourraient paraître choquantes à nos yeux d’Européens baignés dans une tradition de sacro-sainte laïcité républicaine… Au Brésil, elles ne sont que le reflet d’une profonde religiosité, solidement ancrée, et qui a su se renouveler et s’adapter à son siècle, contre-disant ainsi les prophéties des sociologues occidentaux de la « sécularisation » qui prédisaient dans les années 1970 « la fin du religieux ».

Kaká, Star brésilienne du football mondial et missionnaire de l’Eglise Renascer après la victoire en Coupe des Confédérations 2009 – « J’appartiens à Jésus »

Le « renouveau charismatique » d’un catholicisme en péril

La capacité d’adaptation et de rénovation, parlons-en justement. Car si le Catholicisme traditionnel  (n’oublions pas que le Brésil reste le premier pays catholique au monde avec 130 millions de fidèles) connait des heures difficiles (toujours moins de fidèles pratiquants et de vocations pour les encadrer), certains courants en son sein sont en plein essor. C’est le cas de la « Rénovation Charismatique Catholique ». Un mouvement officiellement lié à l’Eglise catholique apostolique romaine, mais qui a su s’en détacher dans la pratique en incorporant, dans ses cultes, ce qui fait le succès des Eglises pentecôtistes : les chants et danses Rock-Pop-Gospel (accompagnés de véritables groupes de rock), l’accent mis sur les dons de l’Esprit (guérisons spectaculaires, don des langues, voire même dans des cas plus rares, exorcismes), l’implication et la mobilisation des jeunes (les journées mondiales de la jeunesse auront lieu à Rio en 2013), et un discours de « dé-médiation » du religieux, c’est à dire de relation directe avec la divinité (notamment à travers l’entrée en transe).

L’Eglise Universelle du Royaume de Dieu bâtit actuellement à São Paulo une réplique de l’ancien temple de Salomon à Jérusalem. Celui-ci, grand comme 16 stades de foot, pourra accueillir 13.000 fidèles

Ce que l’on observe au Brésil, on l’observe également au Guatemala, au Pérou ou au Chili. En fait, c’est toute l’Amérique latine qui fait aujourd’hui mentir ceux qui prédisaient, dans la lignée de Max Weber, un « désenchantement du monde ». Si l’on peut considérer que celui-ci a bien eu lieu en Europe (et encore, on constate aujourd’hui que ce postulat est largement remis en question),  l’Amérique latine, l’Afrique, le Moyen-Orient et même les Etats-Unis, nous rappellent qu’en terme de religiosité dans le monde, l’Europe est davantage « l’exception que la règle ».