Dieu et le Brésil


On attend d’un jour à l’autre les résultats du dernier recensement national du Brésil, lequel devrait confirmer une tendance constante ces 40 dernières années dans la région : le Catholicisme est sur le déclin. Si 89% des brésiliens se revendiquaient catholiques en 1980, ils n’étaient plus que 68,4% en 2009, ce qui fait dire à beaucoup d’analystes que le « monopole catholique », constitué depuis la conquête du pays au XVIème siècle, est bel et bien révolu. Mais contrairement à l’Europe, et particulièrement à la France,  ce déclin du catholicisme ne se fait pas au profit de l’incroyance, du scepticisme religieux ou de l’athéisme. Au Brésil, où 97% de la population affirme croire en Dieu et où 90% déclarent assister régulièrement à leurs réunions de culte, la tendance est au contraire à l’émergence d’autres mouvements « concurrents », comme l’Évangélisme (ou Pentecôtisme, qui regroupe aujourd’hui au moins 20% des 192 millions de Brésiliens).

Le Christ rédempteur de Rio de Janeiro qui vient de célébrer ses 80 ans, prend tout Rio dans ses bras

Le « marché » religieux brésilien

De nombreux sociologues  abordent aujourd’hui le phénomène religieux sous l’angle de ce que l’on appelle « l’Economie religieuse », c’est à dire qu’ils considèrent le religieux comme un grand marché où s’applique la loi de l’offre et de la demande. Dans le cas du Brésil, ce marché serait particulièrement actif puisque ces dernières années, avec l’effritement du monopole catholique, l' »offre » religieuse s’est grandement diversifiée. Des myriades de petites églises évangéliques de quartier aux grandes « méga-églises » comparables à de vraies entreprises multinationales, en passant par les rites traditionnels afro-brésiliens ou le spiritisme, le Brésilien du XXIème a l’embarras du choix. De fait les déçus, ou les lassés du Catholicisme traditionnel forment une « clientèle-cible » de choix pour tous ces mouvements qui cherchent à s’imposer dans ce marché très concurrentiel où les conversions sont indispensables à leur survie. La lutte pour les âmes, si elle est le plus souvent sincère et bien intentionnée, fait néanmoins rage et tous redoublent d’efforts et d’imagination pour parvenir à toucher ces coeurs indécis.

Prosélytisme, utilisation des médias de masse (les mouvements évangéliques notamment possèdent de nombreuses chaînes de TV et de Radio, ainsi que des journaux à tirage national ou régional) et d’Internet (toutes les grandes églises s’efforcent d’être présentes sur le web et notamment sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter…)), ou encore mise en place de projets humanitaires et sociaux leur permettant d’améliorer leur image auprès de la population (n’oublions pas qu’au Brésil, ce sont souvent les églises qui assurent l’aide sociale là où l’Etat est « absent » – Je renvoie à ce titre les lecteurs à la thèse que j’élabore actuellement sur le sujet). Parfois comparées à de grandes campagnes de marketing, ces mesures pourraient paraître choquantes à nos yeux d’Européens baignés dans une tradition de sacro-sainte laïcité républicaine… Au Brésil, elles ne sont que le reflet d’une profonde religiosité, solidement ancrée, et qui a su se renouveler et s’adapter à son siècle, contre-disant ainsi les prophéties des sociologues occidentaux de la « sécularisation » qui prédisaient dans les années 1970 « la fin du religieux ».

Kaká, Star brésilienne du football mondial et missionnaire de l’Eglise Renascer après la victoire en Coupe des Confédérations 2009 – « J’appartiens à Jésus »

Le « renouveau charismatique » d’un catholicisme en péril

La capacité d’adaptation et de rénovation, parlons-en justement. Car si le Catholicisme traditionnel  (n’oublions pas que le Brésil reste le premier pays catholique au monde avec 130 millions de fidèles) connait des heures difficiles (toujours moins de fidèles pratiquants et de vocations pour les encadrer), certains courants en son sein sont en plein essor. C’est le cas de la « Rénovation Charismatique Catholique ». Un mouvement officiellement lié à l’Eglise catholique apostolique romaine, mais qui a su s’en détacher dans la pratique en incorporant, dans ses cultes, ce qui fait le succès des Eglises pentecôtistes : les chants et danses Rock-Pop-Gospel (accompagnés de véritables groupes de rock), l’accent mis sur les dons de l’Esprit (guérisons spectaculaires, don des langues, voire même dans des cas plus rares, exorcismes), l’implication et la mobilisation des jeunes (les journées mondiales de la jeunesse auront lieu à Rio en 2013), et un discours de « dé-médiation » du religieux, c’est à dire de relation directe avec la divinité (notamment à travers l’entrée en transe).

L’Eglise Universelle du Royaume de Dieu bâtit actuellement à São Paulo une réplique de l’ancien temple de Salomon à Jérusalem. Celui-ci, grand comme 16 stades de foot, pourra accueillir 13.000 fidèles

Ce que l’on observe au Brésil, on l’observe également au Guatemala, au Pérou ou au Chili. En fait, c’est toute l’Amérique latine qui fait aujourd’hui mentir ceux qui prédisaient, dans la lignée de Max Weber, un « désenchantement du monde ». Si l’on peut considérer que celui-ci a bien eu lieu en Europe (et encore, on constate aujourd’hui que ce postulat est largement remis en question),  l’Amérique latine, l’Afrique, le Moyen-Orient et même les Etats-Unis, nous rappellent qu’en terme de religiosité dans le monde, l’Europe est davantage « l’exception que la règle ».

Publicités

Étiquettes : , , , , ,

2 Réponses to “Dieu et le Brésil”

  1. Francis Says:

    Manque une information capitale : l’obligation pour les fidèles des églises évangéliques et pentecôtistes de verser 10% de leurs revenus à leur « Église ». D’où le scepticisme qui doit s’imposer quant à la soi-disant sincérité dans la lutte pour les âmes. Sceptique, je le suis d’autant plus que j’observe de très près les drames (suicides, notamment) provoqués par cette règle.

  2. André Stoumont Says:

    C’est très intéressant de voir comment les religions utilisent les moyens modernes pour s’atirer des âmes à n’importe quel prix.
    Cela me rappelle une époque qui n’est pas très lointaine, et qui se passa dans l’ouest de New York en 1830 avec les moyens du bord…….
    André Stoumont

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :