Archive for the ‘Culture’ Category

Les défis du Troisième Secteur

mai 16, 2012

Si l’on connait bien le « premier » secteur – le secteur public-, tout comme le « deuxième » secteur – le secteur privé à but lucratif-, on connait beaucoup moins le « troisième » secteur, qui regroupe lui l’ensemble des entités à but non-lucratif et qui constituent pourtant en Europe comme au Brésil un part tout à fait considérable de l’Économie.

Au Brésil, ce troisième secteur, principalement composé d’associations, de fondations, d’ONG et d’une foule d’autres entités à vocation principalement humanitaire et sociale, compte pas moins de 500.000 organisations enregistrées, lesquelles emploient plus de 2,9 millions de brésiliens (6,7% du marché du travail). Hôpitaux Philanthropiques, Écoles, Crèches, Soupes Populaires, Centres de Formation Professionnelle, de Recherche d’Emploi, ou encore de Traitement de la Dépendance pour les Toxicomanes, tous les domaines de la vie sociale et économique des brésiliens sont investis par ces entités à but non-lucratif.

Dans un pays comme le Brésil où les services publics ne sont souvent pas à la hauteur ou tout simplement inaccessibles à certaines populations reculées (Amazonie) ou marginalisées (habitants de favelas); et où l’offre de service privée est le plus souvent inaccessible aux plus démunis; l’oeuvre réalisée par ces organisations volontaires et leurs bénévoles est perçue comme indispensable.

Une enquête IBOPE de 2011 montre que 25% des brésiliens déclarent être ou avoir été dans le passé « volontaire » dans l’une de ces organisations du troisième secteur. Autrefois plutôt le fait des classes aisées et éduquées, le volontariat tend à se démocratiser ces dernières années. L’étude montre aussi que 49% des volontaires le sont dans des institutions « religieuses », ce qui montre à la fois la nature très « confessionnelle » du troisième secteur brésilien et la prégnance des motivations religieuses aux yeux des bénévoles. Les orphelinats et abris pour adolescents du système public sont ainsi par exemple gérés pour 70% d’entre eux, par des structures confessionnelles (IPEA).

Mais il est bien loin le temps où le Brésil constituait l’une des principales destinations de la générosité de donateurs du Nord, et aujourd’hui, nombre de ces organisations font face à de sérieux problèmes de financement. De plus, les Brésiliens, pourtant réputés pour leur main sur le coeur, ne sont pas très coutumiers des dons aux organismes volontaires (il faut dire que les incitations de l’Etat sont minimes de ce point de vue). Certaines parviennent toutefois à tirer leur épingle du jeu en obtenant des partenariats avec les pouvoirs publics. Particulièrement contraignants, puisque les organisations volontaires doivent dès lors se conformer à un cadre technique et légal particulièrement complexe (qui implique des rénovations de bâtiments, l’embauche de professionnels etc.), ces partenariats ne constituent pourtant pas toujours le remède financier espéré. La participation des pouvoirs publics étant souvent, au final, moindre que promise et presque systématiquement sujette à des retards très préjudiciables pour ces organismes. Les volontaires n’ayant alors plus d’autres options que de mettre la main à la poche ou bien la clé sous le paillasson.

Si l’Etat brésilien reconnait l’importance et la nécessité de l’oeuvre du troisième secteur, il reste réticent à l’idée de le financer, du fait d’un certain climat de suspicion engendré par quelques scandales d’ONG fantoches ayant détourné, encore tout récemment, des millions de réals des caisses publiques. Mais si la « Filoutropie » est une réalité, elle ne doit pas être confondue avec le vaste univers  de la « Philanthropie » et du volontariat, une force à promouvoir et sans laquelle le Brésil ne serait certainement pas ce qu’il est aujourd’hui.

Dieu et le Brésil

décembre 2, 2011

On attend d’un jour à l’autre les résultats du dernier recensement national du Brésil, lequel devrait confirmer une tendance constante ces 40 dernières années dans la région : le Catholicisme est sur le déclin. Si 89% des brésiliens se revendiquaient catholiques en 1980, ils n’étaient plus que 68,4% en 2009, ce qui fait dire à beaucoup d’analystes que le « monopole catholique », constitué depuis la conquête du pays au XVIème siècle, est bel et bien révolu. Mais contrairement à l’Europe, et particulièrement à la France,  ce déclin du catholicisme ne se fait pas au profit de l’incroyance, du scepticisme religieux ou de l’athéisme. Au Brésil, où 97% de la population affirme croire en Dieu et où 90% déclarent assister régulièrement à leurs réunions de culte, la tendance est au contraire à l’émergence d’autres mouvements « concurrents », comme l’Évangélisme (ou Pentecôtisme, qui regroupe aujourd’hui au moins 20% des 192 millions de Brésiliens).

Le Christ rédempteur de Rio de Janeiro qui vient de célébrer ses 80 ans, prend tout Rio dans ses bras

Le « marché » religieux brésilien

De nombreux sociologues  abordent aujourd’hui le phénomène religieux sous l’angle de ce que l’on appelle « l’Economie religieuse », c’est à dire qu’ils considèrent le religieux comme un grand marché où s’applique la loi de l’offre et de la demande. Dans le cas du Brésil, ce marché serait particulièrement actif puisque ces dernières années, avec l’effritement du monopole catholique, l' »offre » religieuse s’est grandement diversifiée. Des myriades de petites églises évangéliques de quartier aux grandes « méga-églises » comparables à de vraies entreprises multinationales, en passant par les rites traditionnels afro-brésiliens ou le spiritisme, le Brésilien du XXIème a l’embarras du choix. De fait les déçus, ou les lassés du Catholicisme traditionnel forment une « clientèle-cible » de choix pour tous ces mouvements qui cherchent à s’imposer dans ce marché très concurrentiel où les conversions sont indispensables à leur survie. La lutte pour les âmes, si elle est le plus souvent sincère et bien intentionnée, fait néanmoins rage et tous redoublent d’efforts et d’imagination pour parvenir à toucher ces coeurs indécis.

Prosélytisme, utilisation des médias de masse (les mouvements évangéliques notamment possèdent de nombreuses chaînes de TV et de Radio, ainsi que des journaux à tirage national ou régional) et d’Internet (toutes les grandes églises s’efforcent d’être présentes sur le web et notamment sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter…)), ou encore mise en place de projets humanitaires et sociaux leur permettant d’améliorer leur image auprès de la population (n’oublions pas qu’au Brésil, ce sont souvent les églises qui assurent l’aide sociale là où l’Etat est « absent » – Je renvoie à ce titre les lecteurs à la thèse que j’élabore actuellement sur le sujet). Parfois comparées à de grandes campagnes de marketing, ces mesures pourraient paraître choquantes à nos yeux d’Européens baignés dans une tradition de sacro-sainte laïcité républicaine… Au Brésil, elles ne sont que le reflet d’une profonde religiosité, solidement ancrée, et qui a su se renouveler et s’adapter à son siècle, contre-disant ainsi les prophéties des sociologues occidentaux de la « sécularisation » qui prédisaient dans les années 1970 « la fin du religieux ».

Kaká, Star brésilienne du football mondial et missionnaire de l’Eglise Renascer après la victoire en Coupe des Confédérations 2009 – « J’appartiens à Jésus »

Le « renouveau charismatique » d’un catholicisme en péril

La capacité d’adaptation et de rénovation, parlons-en justement. Car si le Catholicisme traditionnel  (n’oublions pas que le Brésil reste le premier pays catholique au monde avec 130 millions de fidèles) connait des heures difficiles (toujours moins de fidèles pratiquants et de vocations pour les encadrer), certains courants en son sein sont en plein essor. C’est le cas de la « Rénovation Charismatique Catholique ». Un mouvement officiellement lié à l’Eglise catholique apostolique romaine, mais qui a su s’en détacher dans la pratique en incorporant, dans ses cultes, ce qui fait le succès des Eglises pentecôtistes : les chants et danses Rock-Pop-Gospel (accompagnés de véritables groupes de rock), l’accent mis sur les dons de l’Esprit (guérisons spectaculaires, don des langues, voire même dans des cas plus rares, exorcismes), l’implication et la mobilisation des jeunes (les journées mondiales de la jeunesse auront lieu à Rio en 2013), et un discours de « dé-médiation » du religieux, c’est à dire de relation directe avec la divinité (notamment à travers l’entrée en transe).

L’Eglise Universelle du Royaume de Dieu bâtit actuellement à São Paulo une réplique de l’ancien temple de Salomon à Jérusalem. Celui-ci, grand comme 16 stades de foot, pourra accueillir 13.000 fidèles

Ce que l’on observe au Brésil, on l’observe également au Guatemala, au Pérou ou au Chili. En fait, c’est toute l’Amérique latine qui fait aujourd’hui mentir ceux qui prédisaient, dans la lignée de Max Weber, un « désenchantement du monde ». Si l’on peut considérer que celui-ci a bien eu lieu en Europe (et encore, on constate aujourd’hui que ce postulat est largement remis en question),  l’Amérique latine, l’Afrique, le Moyen-Orient et même les Etats-Unis, nous rappellent qu’en terme de religiosité dans le monde, l’Europe est davantage « l’exception que la règle ».

Objectif Transparence

octobre 27, 2011

Ces derniers temps, le Brésil fait l’objet d’une des pires séries de scandales de corruption depuis son retour à la démocratie dans les années 1980. Un phénomène que notre blog a cherché à décrypter lors de précédents billets auxquels nous renvoyons nos lecteurs (« Corruption l’affaire de tous », « Les Amendements au Budget Fédéral« , « Le Cri des Exclus« ). La démission forcée la nuit dernière d’un nouveau ministre, Orlando Silva, suite à une multitude d’accusations de divers détournements de fonds publics a de nouveau mis le pays en émoi.

La renonciation d’Orlando Silva qui exerçait le poste de Ministre des Sports depuis 2006, et qui jouait de ce fait un rôle majeur dans l’organisation du Mondial 2014 et des JO de Rio en 2016, est la cinquième du genre en à peine 10 mois de mandat pour la Présidente Dilma Rousseff. La « faxina », ce grand ménage voulu par la Présidente, s’avère sans pitié au point que la présomption d’innocence des accusés est souvent bafouée (Il ne s’est écoulé qu’une dizaine de jours entre la publication des accusations par l’hebdomadaire Veja et la démission du Ministre sans que celui-ci ait encore fait l’objet d’une enquête judiciaire).

Mais si le renoncement de Silva a fait le buzz ces dernières heures, un autre fait d’actualité complètement lié au premier doit aussi retenir notre attention : le vote mardi dernier par le congrès de la Loi d’Accès à l’Information Publique. Cette loi, présentée par l’ex-président Lula, et qui circulait dans les chambres depuis avril 2010, vient consacrer le principe de la transparence dans les affaires publiques. Elle vient compléter la Loi de Transparence de 2009 qui oblige toutes les administrations publiques à publier en ligne l’utilisation qu’elles font des ressources publiques (voir le Portail de Transparence). La loi votée mardi dernier contient pour sa part un ensemble de mesure visant à faciliter l’accès à un ensemble des documents jugés « top-secrets » et jusqu’alors inaccessibles au grand public. Elle établit également un programme de formation des fonctionnaires à la transparence afin « d’en finir avec la culture du secret et de l’opacité » de l’Etat brésilien.

« Transparence  » – Droits réservés – Alejandro Santos

Fait particulièrement intéressant, le principal opposant à cette loi n’était autre que Fernando Collor de Melo, l’ancien Président de la République, aujourd’hui sénateur de l’état d’Alagoas. Élu en 1990, Collor de Melo a fait en 1992 l’objet d’une procédure d’impeachment (une mesure permettant au congrès de voter la destitution d’un Président en cas faits graves, ici de trafic d’influence et de corruption) qui, vôtée par 441 députés, obligea Collor de Melo à démissionner dans la foulée. Vingt ans plus tard (et alors que les brésiliens l’ont tout de même réélu comme Sénateur !), c’est lui, le seul Président de la République brésilienne destitué pour corruption depuis le retour de la démocratie, qui cherchait à empêcher l’adoption de cette Loi d’accès à l’information publique…Pas étonnant donc que la loi ait été adoptée.

On répète souvent au Brésil que la corruption n’a pas véritablement augmenté ces dernières années, mais que c’est la qualité du contrôle, la visibilité des accusations et l’accès aux informations révélatrices qui se sont accrus. Le cas Orlando Silva en est un parfait exemple.

Dilma Rousseff, qui était il y a quelques semaines à New York pour présenter aux côtés de Barack Obama un grand programme international sur la Transparence, cherche on le sait, à se distinguer de ses prédécesseurs et notamment de Lula dont on n’a cessé de dire qu’elle n’était que la marionnette. Dans ce sens, sa stratégie semble aujourd’hui claire, faire de la lutte contre la corruption et de l’avènement d’une « culture de la transparence » son principal cheval de bataille. Rien ne semble pour l’instant lui faire obstacle.

Le Lobbying brésilien : Clientélisme ou Démocratie directe ?

août 16, 2011

Le Congrès National Brésilien est original à bien des égards. Le fait que les deux chambres, le Sénat (Senado Federal) et la Chambre des Députés (Câmara dos deputados), s’y trouvent côte à côte n’est déjà, en soi, pas courant. L’architecture de l’édifice, pensée par le célèbre architecte brésilien Oscar Niemeyer, l’est encore moins: L’édifice placé au centre de la Place des Trois Pouvoirs de la capitale, est ainsi composé de deux coupoles sous lesquelles se trouvent les chambres. Le Sénat se situe sous la coupole fermée, symbolisant un côté plus conservateur et garant de la tradition républicaine; tandis que la Chambre des députés elle, se situe sous la coupole ouverte, symbolisant une ouverture sur le peuple et la reception d’idées nouvelles.

L’originalité de ce Parlement réside également dans sa composition, particulièrement représentative de la société brésilienne. On y découvre ainsi des parlementaires de toutes les origines ethniques (européens, afro-descendants, indigènes, asiatiques…), mais aussi, et c’est sûrement le plus surprenant, de toutes les catégories socio-professionnelles! Des politiciens de carrière, avocats et hauts-fonctionnaires bien évidemment, mais aussi des pasteurs (il y en a des dizaines), des joueurs de football (notamment le champion du monde Romario) ou encore des Clowns (le député Tiririca de São Paulo!) !

Mais il y a encore une chose qui rend le Congrès brésilien particulièrement atypique, c’est la pratique traditionnelle et universelle du lobbying. Rappelons pour les plus jeunes de nos lecteurs, que le lobbying se définit comme la tentative, d’une personne ou d’un groupe avec des intérêts propres, d’influencer le processus d’élaboration et de décision d’une loi qui touche ses intérêts. Plus concrètement, il s’agit d’aller voir un député ou un sénateur (généralement celui qu’a élu notre circonscription et pour lequel on pourrait éventuellement voter de nouveau), et de le convaincre de voter telle ou telle loi, de la modifier ou au contraire de s’y opposer. Le terme de lobby lui même, désignait à l’origine les couloirs ou les pièces du parlement britannique où les « groupes de pression » comme on les appelle aussi, venait converser avec les parlementaires.

Si la pratique du lobbying est généralisée dans nos démocraties, elle revêt au Brésil et à Brasilia notamment, un caractère tout à fait particulier et des plus intéressants. Si vous vous rendez un jour au congrès brésilien, vous serez surpris de voir dans les couloirs une foule de visiteurs de tous les horizons, lesquels pour rentrer, n’ont qu’à montrer une pièce d’identité. Vous verrez ensuite ces visiteurs, seuls ou en petit groupe, aller de cabinet (de député ou sénateur) en cabinet pour rencontrer directement et personnellement l’élu dans un bref entretien d’une dizaine de minute. Des pompiers cherchant une augmentation de salaire, un groupe d’enseignants demandant plus de moyens pour l’éducation publique, un prêtre catholique suppliant une aide pour une oeuvre de charité ou encore un couple homosexuel exigeant la légalisation de leur union, le défilé est incessant. Même une simple mère célibataire dans le besoin peut venir trouver son député pour que celui-ci active son réseau et l’aide à obtenir une place en crèche pour son bébé.

Si cela peut surprendre le démocrate européen, au Brésil, cette tradition est au fondement même d’une démocratie que les Brésiliens veulent proche des électeurs, une démocratie presque « directe » que Rousseau, au XVIIIème siècle, appelait des ses voeux quand il recommandait que le peuple vote directement les lois, sans intermédiaire. Certains, critiques, diront péjorativement que cela n’est que « clientélisme », c’est à dire l’octroi à un électeur potentiel d’un bénéfice direct, en échange de son vote. Ou encore, que c’est une forme de « paternalisme politique », le parlementaire se présentant comme un « Père » bienveillant auprès des électeurs. Mais les Brésiliens répondent pour leur part, que c’est le moyen pour les élus d’être toujours à l’écoute de la population et de rester proche des attentes et des besoins de leurs électeurs (nos élus français n’oublient-ils pas souvent ces fondamentaux?). C’est aussi pour eux une façon de réaliser en pratique la « très à la mode » démocratie « participative », dont le Brésil est un des plus fier représentant (notamment à travers les « budgets municipaux participatifs » où tous les citoyens sont invités à collaborer).

Alors, clientélisme ou approfondissement de la démocratie ? Chacun est libre de se faire sa propre opinion. Les Brésiliens eux, ont choisi depuis longtemps.

L’Éducation : une vitrine sur l’inégalité

août 9, 2011

L’un des grands chantiers du Brésil de ce début de XXIème siècle reste sans conteste l’éducation. Lors de la dernière campagne présidentielle, il y a tout juste un an, le sujet avait d’ailleurs monopolisé les débats télévisés organisés entre les principaux candidats. Si d’énormes progrès ont été faits durant la dernière décennie, le constat est encore aujourd’hui assez alarmant, surtout dans l’enseignement public « fondamental » (de 6 à 14 ans).

Si 99% des enfants brésiliens sont aujourd’hui scolarisés, c’est bien la qualité de l’enseignement, du suivi et des infrastructures qui pose problème. Un rapport de l’UNESCO de 2010 dénonçait ainsi un taux de redoublement record de 18,7% (le plus élevé d’Amérique Latine), alors que la moyenne mondiale se situe, elle, à 2,9%. Le système éducatif brésilien est aussi grandement fragilisé par l’absentéisme et l’abandon scolaire, 13,8% des enfants brésiliens abandonnant l’école dès la première année d’enseignement primaire. Une étude rapporte également que les brésiliens étudient en moyenne 6,9 ans, contre 12 aux USA ou 11 en Corée. Conséquence des lacunes de l’éducation brésilienne : En 2007, il y avait encore 14 millions d’analphabètes dans le pays, soit environ 10% de la population de plus de 14 ans. Un chiffre difficile à assumer pour un pays qui recherche activement le statut de pays développé. Le rapport de l’UNESCO plaçait ainsi le Brésil au 88ème rang d’un classement de 128 pays, alors que rappelons-le, il est la 7ème puissance économique mondiale. Et pour finir ce triste panorama, une projection affirme qu’à ce rythme, le Brésil n’attendra le niveau d’éducation actuel des pays du Nord qu’en 2036 !

Mais soulignons-le tout de suite, c’est surtout l’enseignement public, le seul accessible aux classes les plus défavorisées, qui pose problème au Brésil. Le manque d’infrastructures publiques (notamment en zone rurale, à l’intérieur du pays ou en Amazonie) et leur vétusté sont criants; les salaires des enseignants sont misérables et n’incitent pas au professionalisme; et les parents des familles pauvres ne jouent le plus souvent aucun rôle dans la scolarité de leurs enfants.

Pourtant l’État Brésilien et notamment le puissant Ministère de l’Éducation ont multiplié, ces dernières années, les programmes interventionnistes pour tenter d’améliorer la situation. Le fameux programme de la Bolsa Familia permet aux familles démunies de toucher un complément de revenu en échange de l’assiduité scolaire de leurs enfants. Toutefois, beaucoup constatent que dans la pratique, le contrôle de l’assiduité reste assez lâche et peu efficace. Un autre programme du Ministère de l’Éducation a vu le jour en 2008, sous le nom de Mobilisation Sociale pour l’Éducation. Son principal objectif étant de mobiliser et de former un grand contingent de volontaires (en s’associant notamment aux Églises Catholiques et Évangéliques très présentes sur l’ensemble du territoire, notamment là où l’Etat est absent), avec pour but de former les parents à leurs responsabilités vis à vis de la scolarité de leurs enfants. On enseigne ainsi aux parents à demander à leurs enfants ce qu’ils ont appris à l’école dans la journée, à s’assurer qu’ils font bien leurs devoirs, à faire en sorte qu’ils arrivent à l’heure le matin ou encore à faire connaissance avec les enseignants. Toute une série d’actions qui peuvent paraître banales, mais qui sont loin d’être évidentes au sein des familles les moins aisées. Notons enfin que le gouvernement a prévu de faire passer le budget de l’Éducation de 4,3% du PIB en 2007, à 7% en 2020, une mesure toutefois considérée par les spécialistes comme largement insuffisante vu l’ampleur des besoins actuels.

L’éducation privée, en revanche, se porte particulièrement bien. Autrefois monopolisée par les congrégations catholiques (notamment salésienne), elle a connu depuis l’ère néolibérale des années 1990 un boom et une diversification sans précédents et représente aujourd’hui 13% de l’éducation du pays. Si la qualité de l’enseignement privé est indéniablement bien meilleure que celle du public, celui-ci n’est accessible qu’aux classes moyennes et aisées, pratiquant des tarifs inabordables pour une majorité de la population.

Seules les universités publiques bénéficient d’une meilleur côtes que leurs homologues privées et pour permettre aux plus démunis d’y avoir accès, l’Etat a mis en oeuvre des systèmes de bourses publiques (comme le Pro-Uni). Mais une fois encore, la grande sélectivité de niveau pratiquée par les universités publiques rend en réalité celles-ci tout aussi inaccessibles aux plus humbles. Ces derniers étant défavorisés d’entrée de jeu du fait de leur enseignement primaire et secondaire public de piètre qualité.

Le système éducatif brésilien est donc pris dans un cercle vicieux, duquel seule une amélioration substantielle de l’éducation fondamentale semble être à même de le sortir. On le sait, une éducation nationale de qualité est à la fois la source du progrès et de la richesse d’un pays, mais elle en est également le principal atténuateur d’inégalités.

Pour le moment au Brésil, elle n’en est encore que le triste reflet.

E.M.

Brasilia, capitale du futur

juillet 29, 2011

Brasilia est aujourd’hui considérée comme la plus récente des capitales modernes. Inaugurée par le Président Juscelino Kubitschek, le 21 avril 1960 soit les mêmes jour et mois que la Rome antique, elle est ainsi devenue après Salvador et Rio la nouvelle capitale de l’Etat Brésilien.

Sortie de terre en un temps record (en moins de 4 ans), Brasilia a volontairement été créée au centre du pays afin d’attirer la population et l’activité économique qui, au Brésil, sont très majoritairement concentrées sur les régions côtières. De ce point de vue, le projet a été un succès. En effet, lors de la construction, des milliers de brésiliens venus des quatre coins du pays (on les appela les candangos), mais surtout des régions du Nord et Nord-Est, plus pauvres, vinrent se proposer comme main d’œuvre et s’installèrent avec leurs familles dans la périphérie créant ainsi des « villes-satellites » parfois de façon assez anarchique. L’agglomération de Brasilia compte ainsi, cinquante ans plus tard, environ 2,5 millions d’habitants, ce qui en fait la 4ème ville la plus peuplées du pays. C’est également l’une des villes les plus riche, avec en 2010, le 2ème PIB par habitant des villes Brésiliennes (environ 25.400 US$, un niveau équivalent à celui du Portugal), même si l’industrie est quasi absente (car très limitée par la loi) de cette région presque uniquement dédiée aux services.

On y retrouve l’ensemble des institutions politiques du pays (Sénat, Chambre des Députés, Ministères, Présidence de la République etc…) qui ont intelligemment été regroupées à proximité de l’Esplanada au centre ville, le tout dans une architecture des plus originales pensée par le célèbre architecte brésilien, Oscar Niemeyer, qui valu à Brasilia d’être inscrite en 1987 au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. De fait, le plan urbain tout entier fut conçu de manière originale, sous la forme d’un oiseau (ou d’un avion, au choix) déployant ses ailes.

L’autre grand architecte et concepteur de Brasilia, Lúcio Costa pensa la célèbre « Place des Trois pouvoirs » où l’on retrouve le Palais Présidentiel (Palácio do Planalto), le Congrès National (le Sénat et la Chambre des Députés étant côte à côte) et le Tribunal Fédéral Suprême, à proximité les uns des autres.

 

Le Congrès National Brésilien avec le Senat et la Chambre des Députés sous les coupoles

Il n’est également pas anodin de trouver tout près, l’imposante Cathédrale catholique de 4.000 places à l’architecture unique au monde, chef d’œuvre de Niemeyer. Celle-ci nous rappelle qu’au Brésil, la Religion forme elle aussi un pouvoir à part entière.

Pour la petite histoire, on rappellera que Lúcio Costa, né en France à Toulon, dit en parlant de la Place des Trois Pouvoirs qu’il souhaitait en faire une « Versailles » moderne, « non pas une Versailles de Rois, mais une Versailles du peuple« . Une chose est sûre, le Roi Soleil aurait certainement été impressionné par la splendeur de cette jeune capitale née de nulle part, symbole d’un Brésil qui prend l’avenir à bras-le-corps.

E.M.

L’Avortement au Brésil

juillet 12, 2011

En 2005, une enquête menée conjointement par les Universités de Rio et de Brasilia révélait qu’au cours de cette seule année, plus d’1,54 millions de femmes brésiliennes avaient pratiqué une interruption volontaire de grossesse. Des chiffres bien évidemment spéculatifs puisqu’au Brésil, la quasi-totalité des des avortements sont clandestins, d’où le grand nombre de décès constatés (150 en moyenne chaque année), lié à cette pratique.

Si en France l’IVG est autorisé depuis la loi Veil de 1975, au Brésil avorter constitue un crime passible de prison (de 1 à 10 ans) sauf dans trois cas précisés par l’article 128 du Code Civil : 1/ S’il n’y a pas d’autre moyen de sauver la vie de la mère, 2/Si la grossesse est la conséquence d’une infraction à la liberté sexuelle de la femme (viol, reproduction assistée non consentie), 3/ Si le corps médical juge élevée la probabilité que le  fœtus présente des anomalies physiques ou mentales graves et irréversibles.

Cette legislation particulièrement proibitive est doublement ancrée dans la société brésilienne. D’un point de vue constitutionnel d’abord, puisque l’Article 5 de la Constitution Fédérale de 1988 garantit « l’inviolabilité du droit à la vie ». Mais d’un point de vue moral et religieux surtout dans ce qui est à la fois le premier pays catholique au monde et l’un des principaux fiefs de l’évangélisme conservateur. Deux courants religieux qui représentent environ 85% de la population nationale et qui forment le coeur du mouvement pró-vida (pour la vie). Rien d’étonnant, alors, à ce qu’en 2010 une enquête de l’institut Vox Populi révèle que 82% des Brésiliens ne souhaitent pas de modification de la loi.

Pourtant les débats sur la question sont particulièrement nourris au Brésil. Si le mouvement pró-vida semble quasi-hégémonique, son pendant, celui des pro-escolha (« pro-choice » en anglais) n’est pas en reste et tente régulièrement de faire évoluer la legislation, faute de parvenir à faire évoluer l’opinion. Ce fut notamment le cas en 2004, lorsque Marco Aurélio Mello, l’un des douze juge du Tribunal Fédéral Suprême, parvint à élargir l’autorisation d’avorter au cas d’anencéphalie du fœtus (malformation du système nerveux qui a pour conséquence la surdité, cécité et l’inconscience des nouveaux-nés). Ou encore en 2008, lorsque le projet de loi 1135/91 prévoyant la suppression des articles du code civil condamnant l’avortement consenti par la femme enceinte, revint à l’ordre du jour des débats parlementaires. Mais dans ces deux cas, les espoirs des pro-choix furent rapidement douchés. La décision du juge Mello fut en effet révoquée quelque semaines plus tard et le projet de loi 1135/91 fut lui, rejeté à l’unanimité des députés membres de la commission en charge (33 votes contre, 0 pour) ! De fait, en mai 2010, un durcissement de la loi a même été approuvé par la Commission Sécurité Sociale et Famille de la Chambre des Députés, sous le nom d’Estatuto do Nascituro (Statut du Fœtus).

Fort de ses victoires, le mouvement pro-vie s’illustra de nouveau lors de la campagne présidentielle de 2010, au cours de laquelle la question de l’avortement émergea de façon aussi spontanée qu’inattendue, à quelque jours du scrutin. Alors qu’elle apparaissait dans les sondages comme la grande favorite, la candidate du PT et héritière du président sortant, Dilma Rousseff vécut très certainement, à quelques jours du premier tour, la plus grosse frayeur de sa campagne lorsqu’elle reçut une série d’attaque émanant des secteurs conservateurs et notamment du mouvement pro-vie, sur la question même de l’avortement. Une avalanche d’articles, de blogs et de vidéos défilèrent sur le net rappelant que Dilma Rousseff, alors Ministre de la Casa Civil (équivalent de notre Premier Ministre), s’était déclarée à plusieurs reprises en faveur de la légalisation de l’avortement (notamment dans un entretien de 2007 au magazine Marie Claire). La levée de boucliers provoquée fut telle que Dilma n’eut d’autre choix que de promettre publiquement, devant une assemblée de dirigeants religieux, qu’une fois à la tête de l’Etat, elle ne légifèrerait ni sur l’avortement, ni sur le mariage homosexuel. Une lettre officielle fut même publiée et diffusée très largement pour tenter de contrer cette terrible offensive des pró-vidadont on voit bien à travers cet exemple, le pouvoir d’influence.

En renonçant ainsi à traiter la délicate et si symbolique question de l’avortement, Dilma Rousseff s’assura le soutien décisif de nombreux secteurs religieux jusque là hésitants, et par conséquent la victoire au second tour de la présidentielle. En revanche, elle a certainement déçu tout ceux qui voyaient dans l’avènement au pouvoir suprême de la première femme brésilienne, un espoir de renouveau.

Football et Politique

juin 21, 2011

Le Brésil est sans conteste la plus grande nation de football au monde. Avec ses cinq titres mondiaux (1958,1962, 1970, 1994, 2002) conquis par la Seleção, le plus grand joueur de l’histoire (Edson Arantes do Nascimento, dit Pelé), et des centaines de stars faisant réver aux quatre coins du globe depuis plus d’un demi-siècle (Garrincha, Zico, Ronaldo, Ronaldinho etc.), le Brésil règne en maître sur la planète football.

Sur ses terres, le Futebol déclenche au Brésil un engouement et une passion inégalable même dans les plus grands clubs européens. Les torcidas y sont plus que de simples groupes de supporteurs se réunissant une fois par semaine au stade. Elles rythment véritablement la vie et le quotidien de leurs membres (qui se comptent pour les plus grands clubs, en millions), et forment de puissants groupes de pression que courtisent sans cesse les hommes politiques. Le Président Lula n’a d’ailleurs jamais cessé de rappeler son appartenance active (il y participe financièrement) à la torcida  des Corinthians, laquelle participa d’ailleurs activement, tout comme le syndicat des métallurgistes paulistas de Lula, au retour de la démocratie dans les années 1980.

Le Président Lula remettant un maillot dédicacé de la Seleção au Président Obama

Chaque match de la sélection nationale semble mettre le pays « sur pause », et même la plus hyperactive des mégapoles brésiliennes, São Paulo, n’a d’autre choix que d’interrompre son rythme incessant durant ces « 90 minutes » sacrées. Et si les victoires sont suivies des célébrations les plus folles, les défaites engendrent une déprime profonde, presque palpable qui contraste avec la bonne humeur habituelle du peuple Brésilien. Un fait qui n’est pas sans conséquences politiques alors que depuis 1994, les élections générales ont toujours lieu quelques mois seulement après la Coupe du Monde.

Si la déprime causée par le fiasco de la Seleção de Dunga en Afrique du Sud en 2010, avec une défaite en quart de finale contre les Pays-Bas, n’a semble-t-il pas eu de conséquence néfaste sur l’élection de Dilma Rousseff trois mois plus tard, il est indéniable qu’au Brésil, Football et Politique entretiennent des rapports parfois très étroits.

Ce constat n’est bien sûr par nouveau. Sous l’ère Getulio Vargas déjà (1930-1945 puis 1950-1954), le Football avait été mis à l’honneur car on voyait en lui un facteur d’unité nationale. Un pari risqué puisque la défaite en finale lors du premier mondial organisé par le Brésil en 1950 face au petit voisin uruguayen, connue comme le « maracanaço » fut un véritable drame national. Un drame que l’organisation par le Brésil à nouveau, de la prochaine Coupe du Monde en 2014, aura notamment pour but, aux yeux des brésiliens, de réparer. Néanmoins, la victoire brésilienne 8 ans plus tard en Suède (1958), d’une équipe mixte particulièrement représentative de la diversité culturelle et ethnique du pays, eut elle, bien l’effet fédérateur escompté. Plus tard, sous la dictature militaire, la dimension politique de la Seleção s’accentua à tel point qu’on militarisa le staff de l’équipe (l’entraineur était alors gradé comme capitaine dans l’armée).

Aujourd’hui la dimension politique et symbolique de l’équipe nationale et du football dans son ensemble reste évidente et suscite bien des interrogations parmi les milieux académiques brésiliens, mais c’est un autre phénomène, celui des anciens footballeurs reconvertis en hommes politiques, qu’il nous faut à présent aborder.

Affiche électorale du candidat Bebeto – Député étatique – Rio de Janeiro, 2010 (prise par l’auteur)

En effet, en 2010, les législatives (au niveau fédéral ou étatique) ont été le théâtre d’une multitude de candidatures de la part d’anciennes gloires du football brésilien, parmi lesquels, le duo offensif de choc du mondial 1994, Bebeto et Romário. Si leurs candidatures ont pu faire sourire, leurs élections respectives obtenues haut la main pour l’un, Bebeto, à la chambre des députés de l’état de Rio de Janeiro, et pour l’autre, Romário, à la chambre des député fédéraux, reflètent de façon plus profonde ce que les politologues appellent la « crise de la représentativité » de la démocratie brésilienne. En effet, l’élection de ces deux champions du monde, ou encore du clown Tiririca à São Paulo, individus sans la moindre expérience politique, posent la question plus vaste de la confiance des brésiliens envers leur personnel politique. Affaires de corruption, promesses non-tenues, les Brésiliens lassés de la politique politicienne finissent par penser que ces footballeurs qui les ont tant fait rêver, et qui, partant bien souvent de rien ont au final fait la gloire du pays, les représenteront certainement mieux qu’une classe politique appelées de fait, à se remettre en question.

Pendant ce temps, et alors que le Brésil met tout en oeuvre pour faire du Mondial 2014 un fête à la hauteur de l’engouement populaire qu’il suscite, Romário lui, file droit au but. Le député de l’état de Rio de Janeiro annonçait en effet la semaine dernière, son intention de se porter candidat à la Mairie de Rio de Janeiro, lors des prochaines élections de 2012. Droit au but.