Archive for the ‘Démocratie’ Category

Une victoire à la Pyrrhus pour Dilma Rousseff

octobre 27, 2014

Le second tour le plus indécis d’une élection présidentielle depuis 25 ans aura finalement tourné en sa faveur. Dilma Rousseff repart pour un nouveau mandat de quatre ans et le PT peut pousser un grand « ouf! » de soulagement. Avec 51,64% des suffrages valides et exprimés contre 48,36% pour son concurrent du PSDB, Aécio Neves, Dilma l’emporte finalement dans la dernière ligne droite, malgré de grosses frayeurs (montée fulgurante de Marina Silva en août, scandale de Petrobras, sondages donnant Aécio gagnant une semaine avant le scrutin, etc.). Mais c’est clairement une victoire « à la Pyrrhus » pour le PT qui ressort malgré tout affaibli de ces élections générales, lesquelles, au-delà des présidentielles, concernaient également les gouverneurs des 27 états, ainsi que les députés fédéraux et étatiques et le tiers du Sénat fédéral.

4e2e0ff8-fc42-4bb2-9e27-0f08420daa11

 

Le casse-tête de la gouvernabilité

En effet, le Parti des Travailleurs, qui progressait systématiquement à chaque élection depuis le retour de la démocratie, subit le premier véritable coup de frein électoral de son histoire. Symbole fort de cette perte de vitesse : pour la première fois depuis 1990, le PT n’est plus le premier parti choisi par les électeurs optant pour le « voto em legenda », le choix pour les législatives de la liste d’un parti et non d’un candidat en particulier (21,6% pour le PT contre 23,8% pour le PSDB).

Dilma Rousseff – qui déjà ces quatre dernières années a dû gouverner en maintenant une alliance de partis extrêmement hétérogène – aura encore moins de marge de manoeuvre au congrès pour son prochain mandat. Sa coalition gouvernementale ne compte en effet plus que 304 députés et 40 sénateurs (contre 340 et 62 précédemment), le PT lui-même n’ayant obtenu que 70 sièges à la Chambre des députés et (13,6%) 13 au Sénat (16%). Cela pose très clairement une question de gouvernabilité au sein d’un congrès de plus en plus fragmenté, où les grands partis (PT, PSDB et PMBD) perdent du terrain au profit de petits partis, dont il faudra ménager les susceptibilités.

Coalition2014

Dilma devra composer avec un congrès plus conservateur

Un congrès qui d’ailleurs est probablement l’un des plus conservateurs de ces dernières années, comme en témoigne la nouvelle montée en puissance de la Bancada Evangélicaqui aurait gagné une dizaine de sièges à la chambre pour atteindre les 80 députés. Il s’en est même fallu de peu pour que l’état de Rio de Janeiro, le troisième plus peuplé du pays, n’élise comme gouverneur l’un de ses plus célèbres représentants, Marcelo Crivella, neveu du fondateur de l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu. Le parti de Crivella, le PRB, considéré comme le bras politique de l’Eglise Universelle a d’ailleurs doublé le nombre de ses députés passant de 10 à 21 sièges pour retrouver le poids qui était le sien à la fin des années 1990. Des évangéliques qui, au cours de la dernière législature ont montré leur capacité de blocage, notamment sur les questions éthico-morales (Kit gay…) et qui ne feront certainement pas de cadeaux à Dilma et à ses « valeurs progressistes ».

Même constat pour la « Bancada ruralista » (qui pourrait compter jusqu’à 257 députés, soit exactement la moitié de la chambre), qui représente les intérêts des propriétaires terriens et des grands noms du secteur de l’agro-alimentaire, et qui s’est opposée avec succès ces dernières années à toutes les réformes en matière de conditions de travail rural ou d’impact environnemental. Au grand dam de l’aile gauche de la coalition gouvernementale qui attend toujours la réforme agraire promise par Lula déjà.

bancadaevangelica

 

 

Du côté des gouverneurs, le PT et ses alliés ont également perdu du terrain et ne seront désormais plus à la tête que de 12 états contre 15 pour l’opposition. Et lorsqu’on connaît le pouvoir, les prérogatives et l’influence des gouverneurs au sein de l’Union, il y a là encore une raison de plus pour s’inquiéter de la capacité du futur gouvernement de Dilma à gouverner le pays, et surtout à mettre en place les réformes promises.

Jusqu’en 2019…mais après?

Car si Dilma en a appelé – dès l’annonce des résultats – à une « union nationale », a annoncé un référendum pour reconstruire le système politique et a proposé de grandes actions pour relancer l’économie, la population reste sceptique sur sa capacité à engager les vraies réformes demandées par les brésiliens avec de plus en plus d’insistance ces derniers mois. Il est clair que cette élection sonne comme une dernière chance donnée par les brésiliens au PT pour enfin changer le pays, comme il le promet depuis ses débuts. A moins qu’en 2019 le charisme de Lula ne parvienne à nouveau à faire oublier les promesses inassouvies de son parti…

 

Publicités

Popularité présidentielle : Dilma Rousseff touchée mais pas coulée

février 25, 2014

S’il y a une donnée dont les instituts de sondages et les médias raffolent de nos jours c’est bien l’indice de popularité présidentielle. Dans toutes les démocraties contemporaines – et particulièrement dans les régimes à dominante présidentielle comme le sont le Brésil, la France ou encore les Etats-Unis -, cet indice, qui mesure tout au long d’un mandat  la satisfaction d’une population vis à vis de celui ou celle qu’ils ont placé à la tête de leur nation (et par extension de l’ensemble du gouvernement en fonction), est scruté de près par les décideurs politiques qui ne peuvent se permettre de le négliger (ce qui ne les empêchent pas d’en dénoncer régulièrement la pertinence). En Amérique latine notamment, la popularité présidentielle est sur toutes les lèvres (en tout cas dans les Etats où elle est le fruit d’études indépendantes). Son évolution vient ainsi récompenser ou punir de façon presque instantanée les actions du chef de la nation. Le président péruvien Ollanta Humala, pourtant  recordman de la popularité la plus basse des démocraties de la région, a ainsi vu sa côte remonter de 7 points (de 26 à 33% d’approbation) en l’espace de quelques jours la semaine dernière, après la « demi-victoire » du Pérou suite à la décision plutôt favorable du Tribunal de La Haye dans le conflit limitrophe qui l’opposait au Chili depuis des décennies.

chart_down_decreasing

Ce qui frappe généralement les observateurs c’est la tendance presque universellement décroissante de cette courbe. Confortable le temps de ce qu’on appelle parfois la « lune de miel présidentielle », l’indice de popularité d’un président a ainsi presque toujours tendance à plonger à mesure que les espoirs suscités par les promesses de campagne se confrontent à la dure réalité de l’exercice du pouvoir. Barack Obama qui bénéficiait de près de 80% d’opinions favorables au lendemain de son investiture en 2008 ne convainc plus que 45% des américains 5 ans plus tard. François Hollande lui doit être proche de détenir le record de la plus spectaculaire dégringolade (de 60% à 20% d’opinions favorables en l’espace de 18mois). Une tendance à laquelle seules Angela Merkel et Dilma Rousseff – jusqu’à tout récemment – avaient résisté en conservant une popularité au-delà des 60%.

dilma lula recife1
En effet, Dilma Rousseff a longtemps été admirée pour sa capacité à maintenir un taux d’approbation extrêmement élevé et ce, quand bien même son gouvernement et son parti faisaient l’objet de diverses condamnation pour corruption. En effet, elle a habilement su manier les événements à l’époque en demandant aux ministres impliqués de démissionner d’une main de fer ce qui lui avait permis d’accueillir les louanges d’une population fatiguée de la corruption endémique du système politique. Dilma tenta le même tour de passe-passe l’été dernier lors de la surprenante vague de manifestations qui bouscula le pays, mais avec beaucoup moins de succès cette fois. En quelques semaines Dilma, qui n’avait jamais vu sa côte baisser depuis son accession au pouvoir passa de 79% à seulement 45% d’opinions favorables ! L’absence de mesures correctives vraiment structurelles et la tendance prononcée des gouvernements locaux pour la répression musclée des manifestations (nous en avons encore eu la preuve ce week-end à São Paolo) ont ainsi clairement provoqué une vraie fracture dans ce qui était jusqu’alors une belle histoire d’amour entre les brésiliens et leur première « Presidenta ». Car contrairement à ce que l’on a pu affirmer, la popularité de Dilma n’a jamais retrouvé son niveau d’avant les manifestations (elle a légèrement remonté pour s’établir à 55% février 2014 (Source CNI/IBOPE)), rejoignant ainsi le triste destin de ses homologues masculins précités.

20130927-GraficoDilma-PopularidadeIbopeEvolution de la popularité de Dilma Roussef entre mars 2011 et décembre 2013 (CNI/IBOPE)

Mais cela doit-il inquiéter celle qui se présentera pour un second mandat à l’automne prochain ? Tout porte à croire que non. En effet l’histoire a montré que l’indice de popularité et l’intention de vote étaient en réalité deux choses bien distinctes. En effet si l’indice de popularité mesure la satisfaction des citoyens par rapport aux promesses du candidat élu, les intentions de vote elles tiennent compte de la concurrence en présence… Force est de constater qu’avec 47% d’intentions de vote, contre seulement seulement 17% et 12% pour ses principaux concurrents, Aecio Neves (PSDB) et Eduardo Campos (PSB), la concurrence justement apparaît encore trop faible pour parvenir à détrôner une Dilma moins populaire certes que son prédécesseur et mentor, Lula, mais qui reste encore la « Presidenta » pour une majorité de brésiliens.

Le Brésil s’indigne !

juin 18, 2013

Le Brésil connait depuis quelques jours maintenant et alors qu’il accueille la Coupe des Confédérations – sorte de répétition générale avant le Mondial de football l’an prochain – l’une des plus importantes vague de manifestations depuis le retour de la démocratie dans les années 1980. A l’origine de ce mouvement contestataire qui s’affirme dans la quasi-totalité des grandes villes du pays, une hausse généralisée du prix des transports (et notamment des bus, principal moyen de transport utilisé par les Brésiliens) considérée comme abusive, non seulement par les Brésiliens résidant au Brésil, mais qui soulève également l’indignation des expatriés un peu partout dans le monde, comme en Irlande où plus de 1.000 Brésiliens ont manifesté dimanche dernier depuis Dublin.

Toutefois, si la hausse du prix des transports a été l’élément déclencheur, les manifestations – tout en gagnant en ampleur – élargissent actuellement le champ de leurs revendications d’une façon qui commence à devenir préoccupante pour le Gouvernement.  A Belém, l’une des villes les plus violentes du Brésil située dans le Nord du pays, les manifestants demandent demandent davantage de mesures pour faire face à la criminalité croissante. Dans le Sud, à Porto Alegre, les protestations condamnent la corruption et le manque de transparence des acteurs publics. Et dans la plupart des grandes villes du pays, on s’insurge contre les dépenses pharaoniques (et en constante révision à la hausse) engagées par le pays pour la Coupe du Monde (beaucoup de ces manifestations se déroulent d’ailleurs à proximité des stades) et qui auraient dû, selon les manifestants, être investies dans l’éducation ou la santé.

Protestations devant le Maracana en rénovation. Rio de Janeiro. Marcos de Paulo / Estadao

Protestations devant le Maracana en rénovation. Rio de Janeiro. Marcos de Paulo / Estadao    

Ce dernier point est d’ailleurs loin d’être anodin. Si jusque là la Coupe du Monde et les Jeux Olympiques de Rio ont toujours été présentés comme des « opportunités de développement », ou comme « un coup de projecteur bénéfique sur le pays », la population, loin d’être dupe, commence à comprendre qu’elle peut effectivement tirer profit de ces événements, non pas tant pour ces raisons là, mais davantage comme un moyen de pression sur ses gouvernants, alors que les cameras du monde entier sont progressivement braquées sur le pays. Le Président de la FIFA, Joseph Blatter, se trompe quand il affirme que « le football est plus fort que l’insatisfaction des gens », car celui-ci offre précisément pour les Brésiliens un moyen de faire entendre leurs aspirations pour le futur de leur nation. Ce ne serait pas une première dans ce pays où même le football participa à la lutte contre l’autoritarisme et à la reconstruction démocratique du pays dans les années 1970-1980 (l’exemple le plus flagrant étant le mouvement Democracia Corintiana des joueurs emblématiques du Corinthians, Socrates, Wladimir et autre Casagrande).

Toujours est-il que ces mouvements contestataires préoccupent de plus en plus le gouvernement alors que la cote de popularité de Dilma Rousseff, jusque là impeccable, est pour la première fois de son mandat en phase descendante. La répression parfois musclée des manifestations à Brasilia (où les manifestants ont envahi hier les alentours du Congrès national), Rio de Janeiro (avec 100.000 personnes défilant dans les rues), ou São Paulo (où parmi les 50.000 manifestants certains ont tenté de pénétrer dans le Palais du Gouverneur) ne devrait d’ailleurs rien arranger à l’affaire, bien que Dilma se soit empressée de déclarer que de telles manifestations sont « légitimes et propres à la démocratie ».

La hausse abusive du prix des transports a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de l’indignation des Brésiliens, rempli petit à petit, déception après déception, par les acteurs politiques du pays ces dernières décennies. Ce séisme de contestation dont personne n’évalue encore précisément la magnitude et qui connaîtra certainement des répliques à l’approche des événements planétaires que le Brésil s’apprête à accueillir, provoquera-t-il une véritable onde de choc et une prise de conscience de la part des décideurs publics du pays ? C’est tout ce que ces centaines de milliers d’indignés brésiliens souhaitent.

Objectif Transparence

octobre 27, 2011

Ces derniers temps, le Brésil fait l’objet d’une des pires séries de scandales de corruption depuis son retour à la démocratie dans les années 1980. Un phénomène que notre blog a cherché à décrypter lors de précédents billets auxquels nous renvoyons nos lecteurs (« Corruption l’affaire de tous », « Les Amendements au Budget Fédéral« , « Le Cri des Exclus« ). La démission forcée la nuit dernière d’un nouveau ministre, Orlando Silva, suite à une multitude d’accusations de divers détournements de fonds publics a de nouveau mis le pays en émoi.

La renonciation d’Orlando Silva qui exerçait le poste de Ministre des Sports depuis 2006, et qui jouait de ce fait un rôle majeur dans l’organisation du Mondial 2014 et des JO de Rio en 2016, est la cinquième du genre en à peine 10 mois de mandat pour la Présidente Dilma Rousseff. La « faxina », ce grand ménage voulu par la Présidente, s’avère sans pitié au point que la présomption d’innocence des accusés est souvent bafouée (Il ne s’est écoulé qu’une dizaine de jours entre la publication des accusations par l’hebdomadaire Veja et la démission du Ministre sans que celui-ci ait encore fait l’objet d’une enquête judiciaire).

Mais si le renoncement de Silva a fait le buzz ces dernières heures, un autre fait d’actualité complètement lié au premier doit aussi retenir notre attention : le vote mardi dernier par le congrès de la Loi d’Accès à l’Information Publique. Cette loi, présentée par l’ex-président Lula, et qui circulait dans les chambres depuis avril 2010, vient consacrer le principe de la transparence dans les affaires publiques. Elle vient compléter la Loi de Transparence de 2009 qui oblige toutes les administrations publiques à publier en ligne l’utilisation qu’elles font des ressources publiques (voir le Portail de Transparence). La loi votée mardi dernier contient pour sa part un ensemble de mesure visant à faciliter l’accès à un ensemble des documents jugés « top-secrets » et jusqu’alors inaccessibles au grand public. Elle établit également un programme de formation des fonctionnaires à la transparence afin « d’en finir avec la culture du secret et de l’opacité » de l’Etat brésilien.

« Transparence  » – Droits réservés – Alejandro Santos

Fait particulièrement intéressant, le principal opposant à cette loi n’était autre que Fernando Collor de Melo, l’ancien Président de la République, aujourd’hui sénateur de l’état d’Alagoas. Élu en 1990, Collor de Melo a fait en 1992 l’objet d’une procédure d’impeachment (une mesure permettant au congrès de voter la destitution d’un Président en cas faits graves, ici de trafic d’influence et de corruption) qui, vôtée par 441 députés, obligea Collor de Melo à démissionner dans la foulée. Vingt ans plus tard (et alors que les brésiliens l’ont tout de même réélu comme Sénateur !), c’est lui, le seul Président de la République brésilienne destitué pour corruption depuis le retour de la démocratie, qui cherchait à empêcher l’adoption de cette Loi d’accès à l’information publique…Pas étonnant donc que la loi ait été adoptée.

On répète souvent au Brésil que la corruption n’a pas véritablement augmenté ces dernières années, mais que c’est la qualité du contrôle, la visibilité des accusations et l’accès aux informations révélatrices qui se sont accrus. Le cas Orlando Silva en est un parfait exemple.

Dilma Rousseff, qui était il y a quelques semaines à New York pour présenter aux côtés de Barack Obama un grand programme international sur la Transparence, cherche on le sait, à se distinguer de ses prédécesseurs et notamment de Lula dont on n’a cessé de dire qu’elle n’était que la marionnette. Dans ce sens, sa stratégie semble aujourd’hui claire, faire de la lutte contre la corruption et de l’avènement d’une « culture de la transparence » son principal cheval de bataille. Rien ne semble pour l’instant lui faire obstacle.

Les « Amendements » au Budget Fédéral : Une question délicate

octobre 19, 2011

C’est une des spécificités de la politique brésilienne: chaque année, les sénateurs et députés fédéraux (élus au niveau national donc), disposent tous d’un droit d’amendement au budget fédéral (on parle en portugais d’emendas parlamentares). Très concrètement, ce mécanisme permet aux élus de réorienter certaines dépenses, et de disposer de fonds publics importants, notamment afin de réaliser des projets jugés prioritaires dans leurs circonscriptions respectives. En 2011, le montant alloué à chaque parlementaire s’élève à environ 13 millions de réals (5,7 millions d’euros). Considérée comme emblématique d’une démocratie plus « directe », voulue par l’ensemble de la classe politique brésilienne, le poids des emendas n’a cessé de s’accroître ces 6 dernières années. Il représente en 2011 environ 6 milliards de réals (2,6 milliards d’euros) dans le budget fédéral brésilien.

Du coup, dans leurs fiefs respectifs les parlementaires sont, chaque année, les cibles d’une multitude de propositions en tout genre, chacun voyant dans cette manne l’occasion rêvée de réaliser ses projets, en échange d’un simple appui politique. Construction d’écoles, d’hôpitaux ou de routes, ou encore réalisation de projets sociaux d’ONG ou de fondations diverses, les potentiels bénéficiaires ne manquent pas. Pour les élus, c’est à la fois une manière de démontrer publiquement leur capacité à agir concrètement dans la vie de leurs concitoyens, mais c’est également pour eux une occasion unique de s’attirer les faveurs de personnalités et d’organisations influentes dans leur région, susceptibles de les aider à renforcer leur base électorale. Comme nous le remarquions dans un billet précédent sur le lobbying, la différence est parfois fine au Brésil entre « démocratie directe » et « clientélisme ».

Mais plus problématique encore, ces emendas sont régulièrement citées dans les diverses affaires de corruption qui minent le pays, et qui ont récemment abouti à la démission de quatre ministres (un cinquième, Orlanda Silva, ministre des sports pourrait en faire également les frais dans les tous prochains jours). On ne compte plus en effet le nombre d’affaires où des parlementaires se sont vus accusés de financer par ce biais des ONG fantoches, liées à leurs partis ou à leurs intérêts personnels. Comme ce fût le cas en 2006 avec l’affaire de la « mafia des ambulances », où des fonds octroyés à des municipes pour améliorer les infrastructures sanitaires via emendas, servaient en fait à enrichir les parlementaires impliqués.

Il n’est donc pas étonnant que de nombreuses mesures de contrôle et de transparence aient été imposées à ces mécanismes (voir par exemple le site suivant mis en place par le Sénat). De leurs côté, les parlementaires se plaignent de ne jamais pouvoir véritablement utiliser, dans la pratique, la totalité de fonds qui leur sont théoriquement alloués par la loi. Car en définitive, c’est le pouvoir exécutif qui s’assure de la bonne réalisation du Budget fédéral. Mais n’est-ce pas ainsi une manière d’éviter les dérives ?

Malgré tout, cette mesure demeure très populaire car elle sert aussi beaucoup de nobles causes, il faut le souligner. Et ce, souvent avec plus de rapidité que la lente bureaucratie des institutions publiques. Divers projets de loi ont d’ailleurs été déposés pour faire passer l’allocation de chaque parlementaire de 13 à 15 voire même 20 millions de réals, sans que cela provoque le moindre remous. De son côté, l’exécutif qui se voit ainsi « dépossédé », tente régulièrement d’en réduire l’importance, mais sans grand succès. Le montant des emendas a ainsi progressé de 370% depuis 2005 quand l’inflation elle, n’a augmenté « que » de 34%.

Pas sûr néanmoins que le mécanisme des emendas reste longtemps en l’état. Car avec la guerre féroce que mène actuellement la Présidente Dilma Rousseff contre la corruption, il ne serait pas étonnant de voire prochainement ce système d’emendas, si souvent mis en cause lorsqu’il s’agit de scandales de corruption au Brésilréformé en profondeur. Une chose est sûre, au Brésil, démocratie « directe » et lutte contre la corruption ne font pas toujours bon ménage.

Le Lobbying brésilien : Clientélisme ou Démocratie directe ?

août 16, 2011

Le Congrès National Brésilien est original à bien des égards. Le fait que les deux chambres, le Sénat (Senado Federal) et la Chambre des Députés (Câmara dos deputados), s’y trouvent côte à côte n’est déjà, en soi, pas courant. L’architecture de l’édifice, pensée par le célèbre architecte brésilien Oscar Niemeyer, l’est encore moins: L’édifice placé au centre de la Place des Trois Pouvoirs de la capitale, est ainsi composé de deux coupoles sous lesquelles se trouvent les chambres. Le Sénat se situe sous la coupole fermée, symbolisant un côté plus conservateur et garant de la tradition républicaine; tandis que la Chambre des députés elle, se situe sous la coupole ouverte, symbolisant une ouverture sur le peuple et la reception d’idées nouvelles.

L’originalité de ce Parlement réside également dans sa composition, particulièrement représentative de la société brésilienne. On y découvre ainsi des parlementaires de toutes les origines ethniques (européens, afro-descendants, indigènes, asiatiques…), mais aussi, et c’est sûrement le plus surprenant, de toutes les catégories socio-professionnelles! Des politiciens de carrière, avocats et hauts-fonctionnaires bien évidemment, mais aussi des pasteurs (il y en a des dizaines), des joueurs de football (notamment le champion du monde Romario) ou encore des Clowns (le député Tiririca de São Paulo!) !

Mais il y a encore une chose qui rend le Congrès brésilien particulièrement atypique, c’est la pratique traditionnelle et universelle du lobbying. Rappelons pour les plus jeunes de nos lecteurs, que le lobbying se définit comme la tentative, d’une personne ou d’un groupe avec des intérêts propres, d’influencer le processus d’élaboration et de décision d’une loi qui touche ses intérêts. Plus concrètement, il s’agit d’aller voir un député ou un sénateur (généralement celui qu’a élu notre circonscription et pour lequel on pourrait éventuellement voter de nouveau), et de le convaincre de voter telle ou telle loi, de la modifier ou au contraire de s’y opposer. Le terme de lobby lui même, désignait à l’origine les couloirs ou les pièces du parlement britannique où les « groupes de pression » comme on les appelle aussi, venait converser avec les parlementaires.

Si la pratique du lobbying est généralisée dans nos démocraties, elle revêt au Brésil et à Brasilia notamment, un caractère tout à fait particulier et des plus intéressants. Si vous vous rendez un jour au congrès brésilien, vous serez surpris de voir dans les couloirs une foule de visiteurs de tous les horizons, lesquels pour rentrer, n’ont qu’à montrer une pièce d’identité. Vous verrez ensuite ces visiteurs, seuls ou en petit groupe, aller de cabinet (de député ou sénateur) en cabinet pour rencontrer directement et personnellement l’élu dans un bref entretien d’une dizaine de minute. Des pompiers cherchant une augmentation de salaire, un groupe d’enseignants demandant plus de moyens pour l’éducation publique, un prêtre catholique suppliant une aide pour une oeuvre de charité ou encore un couple homosexuel exigeant la légalisation de leur union, le défilé est incessant. Même une simple mère célibataire dans le besoin peut venir trouver son député pour que celui-ci active son réseau et l’aide à obtenir une place en crèche pour son bébé.

Si cela peut surprendre le démocrate européen, au Brésil, cette tradition est au fondement même d’une démocratie que les Brésiliens veulent proche des électeurs, une démocratie presque « directe » que Rousseau, au XVIIIème siècle, appelait des ses voeux quand il recommandait que le peuple vote directement les lois, sans intermédiaire. Certains, critiques, diront péjorativement que cela n’est que « clientélisme », c’est à dire l’octroi à un électeur potentiel d’un bénéfice direct, en échange de son vote. Ou encore, que c’est une forme de « paternalisme politique », le parlementaire se présentant comme un « Père » bienveillant auprès des électeurs. Mais les Brésiliens répondent pour leur part, que c’est le moyen pour les élus d’être toujours à l’écoute de la population et de rester proche des attentes et des besoins de leurs électeurs (nos élus français n’oublient-ils pas souvent ces fondamentaux?). C’est aussi pour eux une façon de réaliser en pratique la « très à la mode » démocratie « participative », dont le Brésil est un des plus fier représentant (notamment à travers les « budgets municipaux participatifs » où tous les citoyens sont invités à collaborer).

Alors, clientélisme ou approfondissement de la démocratie ? Chacun est libre de se faire sa propre opinion. Les Brésiliens eux, ont choisi depuis longtemps.