Archive for the ‘Eglise Catholique’ Category

Le prochain Pape sera-t-il brésilien ?

février 11, 2013

Alors que la plus grande Église chrétienne du monde apprend que son souverain pontife s’apprête à renoncer à sa charge suprême et qu’un conclave sera donc bientôt organisé pour désigner un nouveau successeur de Pierre, la question qui s’était déjà posée en 2005, de savoir si l’Église catholique apostolique romaine placera un jour à sa tête un cardinal « non-européen » refait surface avec plus d’instance que jamais. Rien de plus légitime finalement quand on constate que seulement 23,9% des 1,1 milliards de catholiques dans le monde vivent en Europe. Il est toutefois intéressant de noter que sur les 118 cardinaux du Sacré Collège qui élira en mars le nouveau « vicaire du Christ », 62 (soit une courte majorité, mais une majorité tout de même) sont européens, 20 sont latino-américains, 14 nord-américains, 11 asiatiques, 11 africains et 1 est australien.

Il n’en reste pas moins que le Brésil est aujourd’hui, et depuis de nombreuses années même, le premier pays catholique du monde avec plus de 130 millions de fidèles dénombrés lors du dernier recensement brésilien en 2010. Il n’est donc pas absurde d’imaginer que l’ouverture du siège du Vatican sur le reste du monde débute avec l’élection au pontificat d’un cardinal brésilien. Et ce d’autant plus que le l’Église brésilienne possède actuellement au moins deux sérieux candidats potentiels parmi les 9 cardinaux brésiliens en activité : l’Archevêque d’Aparecida, Raymundo Damasceno Assis et Odilo Scherer, actuel Archevêque de São Paulo.

Raymundo Damasceno Assis est en fonction à Aparecida depuis 2004, c’est notamment lui qui accueillit le Pape Benoît XVI lors de sa visite dans sa ville en 2007. Depuis 2011, il dirige la très influente CNBB, la Conférence Nationale des Evêques Brésiliens, une institution qui a longtemps été tiraillée entre l' »Église des pauvres » prônée par la théologie de la libération, notamment durant les années 1970-1980, et une ligne plus conservatrice qui semble avoir repris les rennes ces dernières années. Il a également eu de nombreuses responsabilités au sein du CELAM, le Conseil Episcopal Latino-américain. Bien qu’il ait déclaré, dans la foulée de l’annonce de Benoît XVI, que « la nationalité du prochain Pape n’importerait guère », son rôle et son influence sur le catholicisme latino-américain pourraient faire de le lui un candidat d’ouverture sérieux. L’Archevêque Odilo Scherer présente un profil relativement similaire, mais il est bien plus jeune (63 ans) que son homologue, ce qui compte-tenu des circonstances pourrait jouer en sa faveur. Il dirige, depuis 2007, l’archevêché  de São Paulo qui n’est autre que le troisième plus grand archevêché catholique du monde. Il a lui aussi présidé la CNBB entre 2003 et 2007. Trois autres cardinaux brésiliens seraient par ailleurs potentiellement éligibles : Claudio Humnes, João Braz de Aviz et Geraldo Majella.

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Bien évidemment, ce ne sont là que des suppositions sans véritable fondement (ce que sont d’ailleurs toujours ce genre de spéculations dont sont devenus friands les bookmakers). Toutefois, ces hypothèses sont loin d’être absurdes quand on sait tout l’enjeu que représente le Brésil pour l’Église romaine. Il suffit pour cela de rappeler que les prochaines Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) – lancées en 1984 par Jean-Paul II et considérées comme l’un des principaux évènement planétaires du christianisme, mais surtout comme le symbole de l’avenir de l’Église catholique (et dont le Vatican tout de suite fait savoir qu’elles seraient bien maintenues malgré les évènements) – auront lieu cette année à Rio de Janeiro. Car même si beaucoup a été dit (et notamment sur ce blog) sur la difficulté du catholicisme brésilien à faire face à l’essor des églises évangéliques notamment, force est de constater que l’Eglise catholique brésilienne est en passe de réussir son pari : reconquérir la jeunesse et les déçus du catholicisme traditionnel. Comment ? En laissant le champ libre au « Renouveau Charismatique Catholique ». Avec ses prêtres-rock-stars, sa liturgie à la pointe de la technologie et un savant mélange de souplesse en matière d’ascétisme et d’intransigeance en ce qui concerne les moeurs et la morale;  ce courant né dans les années 1970 est entrain de prendre une ampleur considérable au Brésil (on estime que 25% des catholiques du pays sont sympathisants).

Ce catholicisme brésilien, plus « en phase » avec son temps, ne constitue-t-il donc pas in fine l’avenir d’une Église mondiale déterminée à poursuivre son ministère et à jouer un rôle de premier plan dans ce XXIème siècle? Car si l’Eglise fête actuellement le cinquantenaire du concile Vatican II, lors duquel elle avait fait le choix de passer de la « méfiance » envers le monde moderne à l’ouverture et à la solidarité avec les « hommes de ce temps » (Gaudium et Spes), force est de constater que l’aggiornamento de Vatican II reste aujourd’hui relativement inachevé. L’élection d’un Pape brésilien en mars prochain constituerait peut-être le symbole le plus fort de cette ouverture et de cette « mise à jour » de l’Église millénaire, dont semble dépendre en grande partie son avenir.

Un Brésil ancré dans sa Foi

juin 29, 2012

Les spécialistes du fait religieux au Brésil les attendaient avec grande impatience, les résultats du dernier recensement (« censo« ) au Brésil – où contrairement à la France, on interroge les gens sur leur affiliation religieuse – viennent de tomber. Ils confirment une tendance et un constat bien connus des sociologues de la région : Au Brésil, les religions sont en mouvement.

Ces résultats confirment d’abord l’inexorable déclin du catholicisme, ce qui est d’autant plus inquiétant pour le Vatican que le Brésil reste malgré tout aujourd’hui le premier pays catholique au monde (123 millions de fidèles). Car si en 1980, 89% des brésiliens se revendiquaient encore de l’Église romaine, ils ne représentent aujourd’hui plus que 64,92% de la population. En l’espace de trois décennies, le catholicisme a perdu un quart de la population brésilienne.

Document compilé par l’auteur sur la base de données IBGE

Mais contrairement à ce que beaucoup d’analystes, notamment européens, prévoyaient il y a peu encore, cette perte de vitesse ne se fait pas au profit de l’incroyance et de l’athéisme. Si les « Sans-religion » (qui ne revendiquent pas d’affiliation particulière, mais n’en sont pas moins pour la plupart « crentes« , croyants) augmentent légèrement passant de 7,3% à 8,0% de la population, les athées et les agnostiques eux restent marginaux (0,4%), confirmant bien que « Dieu est brésilien » comme l’affirme un dicton populaire.

Dans un pays comme le Brésil où la diversité et le pluralisme religieux sont extrêmes, ce sont en fait une foule d’autres mouvements qui progressent actuellement et bénéficient de l’étiolement du catholicisme, autant qu’ils y contribuent de par leur nature prosélyte. Au premier rang de ces mouvements encore minoritaires, les pentecôtistes évangéliques, qui représentent maintenant 60% des 42 millions de protestants-évangéliques du pays. Alors qu’ils ne formaient que 6,6% de la population en 1980, les évangéliques dans toute leur diversité représentent aujourd’hui, d’après ce dernier sondage, 22,2% de la population, ayant gagné plus de 16 millions de fidèles ces dix dernières années. Il faut également souligner la progression d’autres mouvements chrétiens tels les Mormons (Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours), mais surtout les Adventistes du Septième Jour (1,5 millions de membres) et les Témoins de Jéhovah (1,4 millions).

Si la croissance évangélique est un phénomène bien connu au Brésil, il est aussi intéressant de noter la forte progression du Spiritisme-Kardéciste,  implanté au Brésil à la fin du XIXème siècle et qui s’inspire des écrits du français Allan Kardec, dont la postérité spirituelle est aujourd’hui bien plus grande outre-Atlantique que dans sa terre d’origine. Fondé, entre autres, sur le principe de charité et sur la croyance dans le dialogue et l’interaction avec l’au-delà, le Spiritisme-Kardéciste, qui au Brésil se revendique comme étant proche et lié au christianisme, compte aujourd’hui près de 4 millions d’adeptes (2,02% de la population) principalement localisés dans la riche région du sud-est, au sein de populations plutôt aisées et bien formées.

Notons également la faible part des religions afro-brésiliennes (principalement le Candomblé et l’Umbanda) avec à peine plus d’un demi million de fidèle, qui semble une fois encore très largement sous-estimée par le recensement. Des associations avaient pourtant mené une campagne médiatique pour inciter les gens à ne pas « avoir honte de revendiquer leur affiliation » devant les sondeurs. Un pas encore difficile à franchir pour des religions qui sont encore régulièrement taxées de « satanisme » ou de « sorcellerie ».

Enfin, pour faire écho à notre billet précédent, les religions orientales comme l’Islam, le Bouddhisme, l’Hindouisme ou le Judaïsme ne connaissent pas le boom que certains médias avaient prophétisé de façon excessive, représentant à elles quatre moins de 400.000 personnes (0,2%). On est donc encore bien loin d’un Brésil islamique…

Au Brésil, si la Religion est parfois comparée à un grand marché où les affiliations fluctuent et changent au gré du temps et des modes, un élément frappe malgré tout par sa constance : Alors que le pays s’enrichit, s’ouvre sur le monde et se « modernise », le peuple brésilien n’en reste pas moins un peuple ancré dans sa foi. Surprenant pour ceux qui pensaient que la modernité aboutirait inéluctablement sur la « sortie de la religion ». Alors oui, effectivement, Dieu est peut-être brésilien…

Père Marcelo Rossi, « rock-star » chrétienne et symbole du renouveau catholique au Brésil

février 2, 2012

Chers lecteurs,

Je vous propose cette semaine d’innover un peu. Contacté par un journaliste du Monde pour contribuer à un article (paru dans le supplément « Géo & Politique » des 18 et 19 décembre 2011) sur ce personnage hors-normes qu’est le Père Marcelo Rossi, j’ai eu l’occasion de répondre à un long questionnaire, dont l’article ne reprend bien sûr que très peu d’éléments. Je trouvais dommage de ne pas en faire profiter tout le monde. Je vous propose donc, en guise de billet, l’intégralité de cet entretien pour vous permettre de découvrir cette figure, symbole d’un Brésil où la religion fait preuve d’autant de dynamisme que d’originalité.

Bonne lecture.

E.M.

Comment le qualifier, selon vous ?

Au Brésil, Padre Marcelo Rossi est une véritable “rock star” religieuse. Ce prêtre catholique de 44 ans, ancien professeur d’éducation physique, est devenu en une dizaine d’année un véritable phénomène populaire dans un Brésil qui reste, rappelons-le, le premier pays catholique au monde avec environ 130 millions de fidèles. Cet homme d’église, chanteur-écrivain à succès, a ainsi vendu près de 12 millions d’albums et son dernier livre, Agape, est en tête de ventes depuis plus d’un an maintenant.

 

Dans quelle tradition s’inscrit-il ? quels sont et seraient ses pères brésiliens ?

Bien sûr, cette double casquette d’ecclésiastique et de chanteur gospel peut surprendre, surtout dans l’Église catholique. Mais il faut préciser que le Père Marcelo Rossi s’inscrit dans le courant du “renouveau charismatique” catholique (Renovação Carismática Católica en portugais). Un courant apparu aux Etats-Unis à la suite du concile Vatican II dans les années 1960, et qui se développa à partir des années 1970 au Brésil, formant de fait une sorte de contrepoids à l’émergence fulgurante du pentecôtisme qui venait sérieusement concurrencer un monopole catholique, jusqu’alors relativement bien préservé. Au sein de l’Église catholique, le courant charismatique, vraisemblablement né à Campinas dans la banlieue de São Paulo avec deux figures emblématiques, les Pères Haroldo Joseph Rham et Eduardo Dougherty, met ainsi davantage l’accent sur les manifestations du Saint-Esprit, la possession de dons spirituels (comme le don des langues – glossolalie – ou de guérison) et la participation active des fidèles au culte, notamment à travers des chants et de la danse particulièrement rythmés. Une liturgie qui tranche fortement avec le cérémoniel traditionnel recommandé par le Vatican, mais qui semble mieux correspondre à la culture multiethnique du Brésil. C’est à ce titre qu’on qualifie parfois le mouvement charismatique catholique de « pentecôtisation » du catholicisme.

Politiquement, s’il fallait lui donner une couleur ou une orientation, où peut-on le situer ?

C’est une des particularités des paysage politique brésilien, dans ce pays, l’Eglise catholique est, depuis le durcissement de la dictature (1964-1985) et le progressif retour à la démocratie, historiquement plus proche de la gauche et notamment du Parti des Travailleurs (PT) actuellement au pouvoir. Le PT s’est ainsi largement appuyé lors de sa création et de son développement sur l’aile progressiste du catholicisme brésilien, qui dans l’esprit de la théologie de la libération, avait privilégié « l’option pour les pauvres », en créant notamment de nombreuses et très populaires « pastorales sociales ». Pastorales dont de nombreux dirigeants du PT étaient et sont aujourd’hui issus. Mais cette proximité n’a pas empêché la Conférence Nationale des Évêque Brésiliens, la très influente CNBB, d’exprimer son mécontentement lorsque les gouvernements de Lula ou de Dilma Rousseff ont laissé sous-entendre qu’ils pourraient légiférer sur des questions morales sensibles comme l’avortement ou le mariage homosexuel.

 

Des milliers de fidèles assistent à ses messes, une méga église de 100 000 places est en construction à São Paulo, ses livres se vendent plus que ceux de Paulo Coelho : comment expliquez-vous un tel succès ?

 Pour comprendre l’ampleur de ces phénomènes (car le Père Marcelo n’est pas au Brésil une exception, loin de là) et leur immense popularité il faut les replacer dans leur contexte. Le Brésil, même s’il a connu une très forte croissante économique ces dix dernières années, permettant à plus de 30 millions de brésiliens de sortir de la pauvreté pour accéder à la consommation, n’a pas pour autant perdu sa religiosité si caractéristique. Et si en Europe l’amélioration des conditions de vie s’est souvent traduite par une déchristianisation de sa population, le Brésil lui empreinte une voie bien différente. Ainsi en 2007 une enquête Datafolha montrait que 97% des brésiliens affirment croire en Dieu et que 90% d’entre eux assistent régulièrement à leurs services religieux. La religiosité (en tant qu’identité, activité et pratique religieuses) imprègne toujours autant la vie quotidienne des brésiliens, et cela, semble-t-il, indépendamment de l’amélioration de leur condition économique.

Mais au-delà de ce contexte culturellement et religieusement favorable à l’émergence de ces figures religieuses populaires, la capacité des mouvements religieux brésiliens à se moderniser, notamment avec l’utilisation des nouvelles technologies et des moyens de communications, leur a permis de « rester dans le coup » d’une certaine manière, notamment auprès des jeunes pour lesquels ces églises ont su adapter leur fonctionnement.

A bien des égards, le Père Marcelo Rossi symbolise cette nouvelle sphère religieuse, toujours attachée à des valeurs traditionnelles qu’elle continue de défendre, mais capable de se moderniser, d’ offrir, pour reprendre la métaphore du « marché religieux », une « offre » adaptée à sa « clientèle ». Et le moins que l’on puisse dire, c’est que celle-ci semble très réceptive à ce genre d’offre.

 

Les dernières études révèlent au Brésil une grande mobilité entre les différentes églises et chapelles : l’avenir de l’église catholique brésilienne passe-t-elle par un « modèle » Padre Marcelo ?

 Cette « mobilité » religieuse a deux composantes. D’une part les conversions, où un individu décide de s’affilier à une nouvelle entité religieuse, renonçant ainsi à son affiliation (ou à son absence d’affiliation) passée. La moitié des brésiliens pentecôtistes sont ainsi des convertis, principalement des déçus du catholicisme traditionnel. Et d’autre part, le phénomène assez répandu au Brésil de « multiaffiliation » religieuse. Ainsi, 17% des brésiliens affirment assister fréquemment aux services religieux de plus d’une confession. Le catholicisme est particulièrement touché par ces deux tendances de fond.

Les méthodes originales employées par le Père Marcelo et plus largement par le renouveau charismatique sont peut-être de nature à ralentir la « décatholicisation » du pays (il y avait 90% de catholiques en 1980, ils ne seraient plus que 68% en 2009), mais c’est évidemment très difficile à évaluer.

Couverture du livre à succès « Ágape » de Pe Marcelo Rossi

Des livres, des CDs musicaux, des films, mais pas de chaîne de télévision… qu’en dites-vous ?

Le recours au médias de masse est un enjeux d’une extrême importance pour les Églises brésiliennes. Plusieurs d’entre-elles sont même parvenues à obtenir leurs propres chaines de télévision. L’exemple le plus flagrant est celui de l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu, souvent qualifié à raison de « multinationale du religieux ». Cette église néopentecôtiste fondée en 1977 et qui pourrait compter jusqu’à 8 millions d’adeptes, est ainsi propriétaire du deuxième groupe télévisé du pays, TV Record.

L’Eglise catholique, qui dispose depuis bien longtemps de programmes nationaux sur des grandes chaînes, a là aussi pris de retard sur ses « concurrentes » évangéliques. Mais un retard que le renouveau charismatique, notamment à travers son courant « Canção Nova »,  est entrain de combler.

 

Quel avenir pour ce « phénomène »  du mouvement charismatique au Brésil en général ?

Le renouveau charismatique a clairement, tout comme ses homologues pentecôtistes, une vocation prosélyte, dont le dynamisme semble annoncer un futur plutôt radieux. Une mission évangélisatrice particulièrement populaire auprès des jeunes. Le mouvement développe en effet de nombreux programmes sociaux à destination des adolescents et des jeunes adultes (centres de désintoxication, programmes de réinsertion sociale pour jeunes délinquants etc.) qui renforcent sa présence auprès des cette population hautement stratégique.

Mais l’avenir du mouvement charismatique dépend également de l’évolution future de son rapport avec l’Eglise centrale et notamment le Vatican. Car si le Pape Benoît XVI a multiplié les gestes en direction de ce courant, en donnant notamment au Padre Marcelo Rossi en 2009 le Prix Van Thuan – Solidarité et Développement du Conseil Pontifical Justice et Paix, il n’en reste pas moins que le Saint-Siège considère aujourd’hui avec une certaine méfiance cette « pentecôtisation » du catholicisme.

 

Eliott Mourier

Dieu et le Brésil

décembre 2, 2011

On attend d’un jour à l’autre les résultats du dernier recensement national du Brésil, lequel devrait confirmer une tendance constante ces 40 dernières années dans la région : le Catholicisme est sur le déclin. Si 89% des brésiliens se revendiquaient catholiques en 1980, ils n’étaient plus que 68,4% en 2009, ce qui fait dire à beaucoup d’analystes que le « monopole catholique », constitué depuis la conquête du pays au XVIème siècle, est bel et bien révolu. Mais contrairement à l’Europe, et particulièrement à la France,  ce déclin du catholicisme ne se fait pas au profit de l’incroyance, du scepticisme religieux ou de l’athéisme. Au Brésil, où 97% de la population affirme croire en Dieu et où 90% déclarent assister régulièrement à leurs réunions de culte, la tendance est au contraire à l’émergence d’autres mouvements « concurrents », comme l’Évangélisme (ou Pentecôtisme, qui regroupe aujourd’hui au moins 20% des 192 millions de Brésiliens).

Le Christ rédempteur de Rio de Janeiro qui vient de célébrer ses 80 ans, prend tout Rio dans ses bras

Le « marché » religieux brésilien

De nombreux sociologues  abordent aujourd’hui le phénomène religieux sous l’angle de ce que l’on appelle « l’Economie religieuse », c’est à dire qu’ils considèrent le religieux comme un grand marché où s’applique la loi de l’offre et de la demande. Dans le cas du Brésil, ce marché serait particulièrement actif puisque ces dernières années, avec l’effritement du monopole catholique, l' »offre » religieuse s’est grandement diversifiée. Des myriades de petites églises évangéliques de quartier aux grandes « méga-églises » comparables à de vraies entreprises multinationales, en passant par les rites traditionnels afro-brésiliens ou le spiritisme, le Brésilien du XXIème a l’embarras du choix. De fait les déçus, ou les lassés du Catholicisme traditionnel forment une « clientèle-cible » de choix pour tous ces mouvements qui cherchent à s’imposer dans ce marché très concurrentiel où les conversions sont indispensables à leur survie. La lutte pour les âmes, si elle est le plus souvent sincère et bien intentionnée, fait néanmoins rage et tous redoublent d’efforts et d’imagination pour parvenir à toucher ces coeurs indécis.

Prosélytisme, utilisation des médias de masse (les mouvements évangéliques notamment possèdent de nombreuses chaînes de TV et de Radio, ainsi que des journaux à tirage national ou régional) et d’Internet (toutes les grandes églises s’efforcent d’être présentes sur le web et notamment sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter…)), ou encore mise en place de projets humanitaires et sociaux leur permettant d’améliorer leur image auprès de la population (n’oublions pas qu’au Brésil, ce sont souvent les églises qui assurent l’aide sociale là où l’Etat est « absent » – Je renvoie à ce titre les lecteurs à la thèse que j’élabore actuellement sur le sujet). Parfois comparées à de grandes campagnes de marketing, ces mesures pourraient paraître choquantes à nos yeux d’Européens baignés dans une tradition de sacro-sainte laïcité républicaine… Au Brésil, elles ne sont que le reflet d’une profonde religiosité, solidement ancrée, et qui a su se renouveler et s’adapter à son siècle, contre-disant ainsi les prophéties des sociologues occidentaux de la « sécularisation » qui prédisaient dans les années 1970 « la fin du religieux ».

Kaká, Star brésilienne du football mondial et missionnaire de l’Eglise Renascer après la victoire en Coupe des Confédérations 2009 – « J’appartiens à Jésus »

Le « renouveau charismatique » d’un catholicisme en péril

La capacité d’adaptation et de rénovation, parlons-en justement. Car si le Catholicisme traditionnel  (n’oublions pas que le Brésil reste le premier pays catholique au monde avec 130 millions de fidèles) connait des heures difficiles (toujours moins de fidèles pratiquants et de vocations pour les encadrer), certains courants en son sein sont en plein essor. C’est le cas de la « Rénovation Charismatique Catholique ». Un mouvement officiellement lié à l’Eglise catholique apostolique romaine, mais qui a su s’en détacher dans la pratique en incorporant, dans ses cultes, ce qui fait le succès des Eglises pentecôtistes : les chants et danses Rock-Pop-Gospel (accompagnés de véritables groupes de rock), l’accent mis sur les dons de l’Esprit (guérisons spectaculaires, don des langues, voire même dans des cas plus rares, exorcismes), l’implication et la mobilisation des jeunes (les journées mondiales de la jeunesse auront lieu à Rio en 2013), et un discours de « dé-médiation » du religieux, c’est à dire de relation directe avec la divinité (notamment à travers l’entrée en transe).

L’Eglise Universelle du Royaume de Dieu bâtit actuellement à São Paulo une réplique de l’ancien temple de Salomon à Jérusalem. Celui-ci, grand comme 16 stades de foot, pourra accueillir 13.000 fidèles

Ce que l’on observe au Brésil, on l’observe également au Guatemala, au Pérou ou au Chili. En fait, c’est toute l’Amérique latine qui fait aujourd’hui mentir ceux qui prédisaient, dans la lignée de Max Weber, un « désenchantement du monde ». Si l’on peut considérer que celui-ci a bien eu lieu en Europe (et encore, on constate aujourd’hui que ce postulat est largement remis en question),  l’Amérique latine, l’Afrique, le Moyen-Orient et même les Etats-Unis, nous rappellent qu’en terme de religiosité dans le monde, l’Europe est davantage « l’exception que la règle ».

Le Cri des Exclus

septembre 15, 2011

Le 7 septembre, jour de fête de nationale au Brésil, on ne célèbre pas que l’indépendance du pays, proclamée en 1822 par l’Empereur Pedro Ier. Bien au contraire, en ce « jour de la Patrie » nombreux sont ceux qui profitent de l’occasion pour faire entendre, dans la rue mais aujourd’hui aussi sur le web, leurs revendications les plus diverses. Rien d’étonnant donc à ce qu’en cette année de multiples scandales de corruption (voir notre billet précédent), on assiste, parallèlement aux défilés militaires, à des « marches anti-corruption » organisées dans les 35 plus grandes villes du pays.

Mais depuis plus de quinze ans maintenant, c’est un évènement plus singulier encore, le « Cri des exclus » (Grito dos excluídos en portugais), qui anime chaque année à cette date symbolique les places publiques du pays. L’objectif affiché étant le suivant : « Transformer la participation passive de la population durant la commémoration de cette date, en une citoyenneté consciente et active sur un thème donné ». Plus qu’un mouvement ou une campagne, le Cri des exclus se définit comme « un espace de convergence ou divers acteurs sociaux se rassemblent à la fois pour protester et pour proposer de nouveaux chemins ».

Un cri contre les dérives du néo-libéralisme

Dans les années 1990, en réponse aux graves crises économiques et financières des années 1980 (et notamment des invraisemblables taux d’inflation qui rendait les économies totalement instables), le Brésil et l’Amérique latine, se voient contraints par le FMI et la Banque Mondiale à pratiquer un néolibéralisme effréné (ce que l’on a appelé le Consensus de Washington). Retrait de l’Etat, privatisations, ouverture de leurs marchés sur le monde, réduction drastique des dépenses publiques entre autres, des mesures qui contribuèrent certes à stabiliser les économies de la région, mais qui aggravèrent de façon dramatique les inégalités sociales, augmentant ainsi le contingent déjà conséquent de ces « exclus ». Exclus socialement et économiquement (populations pauvres et/ou rurales), mais parfois aussi politiquement ou culturellement (pour certaines minorités ethniques par exemple). C’est dans ce contexte qu’apparaît en 1995 le premier « Cri des exclus » fortement lié aux « Semaines Sociales Brésiliennes » (qui existent aussi en France depuis 1904!), organisées depuis 1991 par la Conférence Nationale des Evêques du Brésil (CNBB), le principal organe de l’Eglise catholique brésilienne.

L’Eglise comme espace de mobilisation sociale

Au Brésil, l’Eglise catholique joue en effet depuis la fin des années 1960 un rôle social de premier ordre. Depuis le concile Vatican II (1962-1965) où les évêques progressistes latino-américains jouirent d’une grande influence, et la Conférence Episcopale Latino-Américaine (CELAM) de Medellín en 1968, l’Eglise brésilienne décida d’adopter « l’option préférentielle pour les pauvres ». Une ligne directrice qui eut pour effet le développement des fameuses « communautés ecclésiales de base » (les « CEB », des communautés formées localement par les fidèles dans un but religieux d’abord, mais qui formèrent ensuite la base des futurs mouvements sociaux brésiliens); et surtout d’une multitude de « Pastorales Sociales » qui allaient, en pleine dictature militaire, offrir les seuls espaces de mobilisation sociale accessibles sur des sujets comme la réforme agraire (Pastorale de la Terre), la santé publique (Pastorale de la Santé), les droits des femmes ou des enfants, ou encore le système pénitencier (Pastorale Carcérale). D’ailleurs, la majorité des principaux dirigeants de mouvements sociaux, syndicats et organisations de défenses des droits de l’homme sont aujourd’hui directement issus de l’action pastorale de l’Eglise catholique. Des Pastorales qui avec la Conférence des Evêques sont aujourd’hui encore, parmi les principaux partenaires et promoteurs du « Cri des exclus ».

Le mouvement des « Sans-Terre »

Cette année, le thème de la mobilisation était  » La Terre crie pour la Vie et pour tous nos Droits », et visait trois principaux objectifs: « Dénoncer un modèle politique et économique qui concentre les richesses et condamne des millions de gens à l’exclusion sociale; rendre public, dans les places et les rues, le visage défiguré des groupes exclus, victimes du chômage, de la misère et de la faim; et enfin, proposer une alternative au modèle économique néolibéral, de façon à développement une politique d’inclusion sociale ».

Si la Terre crie pour la vie et pour les droits sociaux, ceux qui ne la cultive sans la posséder et que l’on surnomme au Brésil les « Sans-Terre », forment chaque année, l’un des mouvements les plus actifs de la mobilisation du 7 septembre. Le Mouvement des Travailleurs Sans-Terre (MST) lutte avant tout pour la réforme agraire qui, dans un pays où la moitié des terres cultivables sont détenues par à peine 1% de la population, reste l’un des symboles d’une société profondément inégalitaire et excluante. Sans lopin de terre à cultiver pour faire vivre leurs familles, les « Sans-Terre » organisent régulièrement des invasions de terrains qu’ils occupent jusqu’à ce que le gouvernement finisse soit par les leur céder, ou par les en déloger de force. Des situations qui provoquent régulièrement des escalades de violence, comme lors du Massacre de l’Eldorado des Carajás en 1996, où 19 travailleurs sans-terre furent assassinés par la Police Militaire de l’état du Pará alors qu’ils manifestaient en bloquant la principale autoroute de l’état.

Le Cri des exclus résonne donc aujourd’hui encore dans un Brésil où les avancées sociales significatives de ces dix dernières années ont, d’une certaine manière, fait grandir les attentes et l’impatience des ces millions de brésiliens, marginalisés, exclus du système. D’ailleurs l’une des principales critiques formulée à l’encontre des 8 ans du gouvernement de l’ex-président Lula concerne cette réforme agraire, sur laquelle rien n’a été fait, au grand dam des mouvements sociaux qui voyaient en Lula, le syndicaliste, une sorte de Messie. Comme l’affirmait il y a quelques jours la député Erika Kokay du PT, le « Cri des Exclus » rappelle au pays tout entier que « l’indépendance est aujourd’hui encore en construction, et qu’elle se réalise jour après jour, en luttant contre la misère et l’exclusion sociale ». En attendant, les exclus s’égosillent et s’égosillent encore.

Eliott Mourier

P.S : Pour en savoir plus je vous recommande cet excellent article du Monde Diplomatique.