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Le Brésil s’indigne !

juin 18, 2013

Le Brésil connait depuis quelques jours maintenant et alors qu’il accueille la Coupe des Confédérations – sorte de répétition générale avant le Mondial de football l’an prochain – l’une des plus importantes vague de manifestations depuis le retour de la démocratie dans les années 1980. A l’origine de ce mouvement contestataire qui s’affirme dans la quasi-totalité des grandes villes du pays, une hausse généralisée du prix des transports (et notamment des bus, principal moyen de transport utilisé par les Brésiliens) considérée comme abusive, non seulement par les Brésiliens résidant au Brésil, mais qui soulève également l’indignation des expatriés un peu partout dans le monde, comme en Irlande où plus de 1.000 Brésiliens ont manifesté dimanche dernier depuis Dublin.

Toutefois, si la hausse du prix des transports a été l’élément déclencheur, les manifestations – tout en gagnant en ampleur – élargissent actuellement le champ de leurs revendications d’une façon qui commence à devenir préoccupante pour le Gouvernement.  A Belém, l’une des villes les plus violentes du Brésil située dans le Nord du pays, les manifestants demandent demandent davantage de mesures pour faire face à la criminalité croissante. Dans le Sud, à Porto Alegre, les protestations condamnent la corruption et le manque de transparence des acteurs publics. Et dans la plupart des grandes villes du pays, on s’insurge contre les dépenses pharaoniques (et en constante révision à la hausse) engagées par le pays pour la Coupe du Monde (beaucoup de ces manifestations se déroulent d’ailleurs à proximité des stades) et qui auraient dû, selon les manifestants, être investies dans l’éducation ou la santé.

Protestations devant le Maracana en rénovation. Rio de Janeiro. Marcos de Paulo / Estadao

Protestations devant le Maracana en rénovation. Rio de Janeiro. Marcos de Paulo / Estadao    

Ce dernier point est d’ailleurs loin d’être anodin. Si jusque là la Coupe du Monde et les Jeux Olympiques de Rio ont toujours été présentés comme des « opportunités de développement », ou comme « un coup de projecteur bénéfique sur le pays », la population, loin d’être dupe, commence à comprendre qu’elle peut effectivement tirer profit de ces événements, non pas tant pour ces raisons là, mais davantage comme un moyen de pression sur ses gouvernants, alors que les cameras du monde entier sont progressivement braquées sur le pays. Le Président de la FIFA, Joseph Blatter, se trompe quand il affirme que « le football est plus fort que l’insatisfaction des gens », car celui-ci offre précisément pour les Brésiliens un moyen de faire entendre leurs aspirations pour le futur de leur nation. Ce ne serait pas une première dans ce pays où même le football participa à la lutte contre l’autoritarisme et à la reconstruction démocratique du pays dans les années 1970-1980 (l’exemple le plus flagrant étant le mouvement Democracia Corintiana des joueurs emblématiques du Corinthians, Socrates, Wladimir et autre Casagrande).

Toujours est-il que ces mouvements contestataires préoccupent de plus en plus le gouvernement alors que la cote de popularité de Dilma Rousseff, jusque là impeccable, est pour la première fois de son mandat en phase descendante. La répression parfois musclée des manifestations à Brasilia (où les manifestants ont envahi hier les alentours du Congrès national), Rio de Janeiro (avec 100.000 personnes défilant dans les rues), ou São Paulo (où parmi les 50.000 manifestants certains ont tenté de pénétrer dans le Palais du Gouverneur) ne devrait d’ailleurs rien arranger à l’affaire, bien que Dilma se soit empressée de déclarer que de telles manifestations sont « légitimes et propres à la démocratie ».

La hausse abusive du prix des transports a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de l’indignation des Brésiliens, rempli petit à petit, déception après déception, par les acteurs politiques du pays ces dernières décennies. Ce séisme de contestation dont personne n’évalue encore précisément la magnitude et qui connaîtra certainement des répliques à l’approche des événements planétaires que le Brésil s’apprête à accueillir, provoquera-t-il une véritable onde de choc et une prise de conscience de la part des décideurs publics du pays ? C’est tout ce que ces centaines de milliers d’indignés brésiliens souhaitent.

Maintenant, c’est Dilma !

avril 5, 2012

On attendait ces jours-ci les résultats de la dernière enquête d’opinion concernant la popularité de la Présidente Dilma Rousseff, après un peu moins d’un an et demi au pouvoir de la 6ème puissance mondiale. Force est de constater qu’avec 77% d’opinions favorables, la présidente brésilienne n’en finit plus de gagner le cœur  des brésiliens et de faire oublier son prédécesseur et mentor, Lula, tout juste remis de son cancer et qui vient d’annoncer son retour en politique.

Cette enquête CNI/Ibope conduite mi-mars affiche une progression de +5 points et place Dilma dans une position particulièrement confortable. En effet, comme nous l’expliquions dans un billet précédent, la politique d’intolérance à la corruption conduite par la présidente et qui a coûté la tête de 7 de ses ministres en l’espace de 6 mois, a selon toute vraisemblance était plébiscitée par la population. En effet, celle-ci loin de voir dans ces évènements la preuve d’un gouvernement corrompu, a préféré y voir une présidente à la main de fer, intègre et fidèle à sa réputation de gestionnaire efficace.

Mais cette popularité n’est pas seulement due à sa lutte contre la corruption. En effet, le ralentissement de l’économie brésilienne constaté ces derniers mois laissait présager une baisse des opinions favorables, mais il n’en est rien. Pourquoi ? Certainement du fait de la capacité de Dilma a proposer des mesures « choc »,  comme l’injection de près de 50 milliards de réals (plus de 20 milliards d’euros), proposée il y a quelques jours par le gouvernement pour dynamiser une industrie brésilienne en berne. Un interventionnisme dont Dilma a su faire bon usage et qui semble aujourd’hui faire l’unanimité.

Mais si Dilma est plébiscitée pour son action économique, dans la luttre contre la pauvreté ou pour l’emploi, elle l’est beaucoup moins concernant la santé publique, l’insécurité ou l’imposition, ce qui invalide l’hypothèse de certains analystes selon laquelle cette popularité donnerait à la présidente davantage de « pouvoir d’imposition ». Dilma reste attendue sur ces thématiques qui préoccupent les brésiliens, tout comme sur le bon déroulement de la Coupe du Monde 2014 qui aura lieu quelques mois avant les prochaines présidentielles.

Il n’en reste pas moins qu’avec 77% d’opinions favorables, Dilma apparaît de plus en plus comme une sérieuse candidate à sa propre réélection en 2014, quand tout le monde s’accordait à dire, au début de son mandat, qu’elle n’assurerait qu’une intérim avant le retour triomphal de Lula quatre ans plus tard. Si sa popularité se maintient comme c’est le cas depuis un an et demi maintenant, cette affiche de campagne montrant Dilma aux côtés de Lula aura vu juste : « Agora é Dilma » ! (Maintenant, c’est Dilma !).

A la reconquête des favelas

novembre 14, 2011

Les favelas, ces bidonvilles construits à flanc de colline, à deux pas des quartiers aisés, par les migrants du Nord venus chercher une situation plus favorable dans les grandes capitales du Sud-Est (Rio de Janeiro, São Paulo, Belo Horizonte notamment) sont le symbole d’un Brésil qui reste encore profondément inégalitaire.

Champion latino-américain des inégalités dans la répartition des revenus jusqu’au début des années 2000, le Brésil, en triplant le montant du salaire minimum, en améliorant l’accès à l’emploi formel (et donc à la couverture sociale) et en mettant en place de nombreux programme de redistribution de revenu a pourtant réussi, ces dix dernières années, à améliorer de manière sensible la situation de 30 millions de pauvres, entrés dans la « classe moyenne ». Mais paradoxalement, le nombre des favelas et de leurs habitants n’a fait qu’augmenter notamment à Rio de Janeiro où l’on trouve les plus peuplées d’entre-elles, comme la favela Rocinha qui compterait jusqu’à 150.000 habitants.

A deux pas de l’opulente plage d’Ipanema, les favelas Rocinha et Vidigal – Photo prise par l’auteur 2010

Une « guerre » déclarée aux trafiquants

Édifiées sans autorisations dans des zones difficiles d’accès, et ne bénéficiant, jusqu’à des périodes récentes, d’aucun accès à l’eau potable, à l’électricité ou de système d’évacuation des eaux et déchets, les favelas échappent le plus souvent au contrôle de l’État. Elles forment ainsi des communautés autarciques où les trafiquants de drogue, qui y trouvent refuge, édictent leurs propres lois, créent leurs propres systèmes d’entraide sociale et de sécurité pour s’attirer la sympathie des habitants en échange de leur silence. Les barons de la drogue consacrent également une part non-négligeable de leurs considérables revenus à soudoyer une police mal-rémunérée (et au sein de laquelle beaucoup sont désireux d’arrondir leurs fins de mois), assurant ainsi la tranquillité de leurs activités illicites.

Mais depuis quelques années maintenant, le gouvernement est bien décidé à reprendre le contrôle de ces zones de « non-droit ». C’est notamment le cas de Rio de Janeiro où le gouverneur Sergio Cabral a déclaré depuis 2003 une guerre sans merci aux cartels, et le terme de « guerre » n’est ici pas exagéré. Des moyens phénoménaux sont ainsi mis en œuvre : formation de commandos d’élite, utilisation de tanks et de blindés pour infiltrer les zones sensibles, recours à des hélicoptères etc. Les interventions des commandos de la Police militaire dans les favelas cariocas n’ont rien à envier aux guerres de rues de Bagdad ou de Kaboul.

Alors qu’elle s’apprête à recevoir une série d’évènement de dimension mondiale : la conférence de l’ONU sur le développement durable en 2012, les Journées Mondiales de la Jeunesse en 2013, la Coupe du Monde de Football en 2014 ou encore les Jeux Olympiques de 2016; la ville de Rio de Janeiro se doit de donner au monde des gages de sa sécurité. Parvenir à pacifier ses favelas serait en effet un signe fort en ce sens.

On ne s’étonnera donc pas que dans la nuit du dimanche 13 novembre, une opération d’une ampleur inédite, baptisée « Choc de Paix » ait visé à reprendre le contrôle de plusieurs favelas parmi lesquelles l’immense « Rocinha ». Pas moins de 3.000 policiers ont été mobilisés pour l’occasion et le gouvernement s’est félicité que l’opération se soit déroulée sans véritable résistance de la part des trafiquants, dont au moins cinq grands chefs ont été capturés. Leurs interpellations, dans d’immense villas équipées de piscines, jacuzzis ou de salles de musculation dernier cri,  bâties au milieu de la pauvreté des favelas, témoignent de toute la démesure rencontrée au sein de ces zones sensibles.

Opération « Choc de Paix » du 13 novembre 2011 – Derrière le trophée de la Coupe du Monde qui aura lieu à Rio en 2014
Photo Fabio MOTTA/AE – Estadão 

Quel avenir pour les favelas ?

L’opération « Choc de Paix » a notamment été un succès car,  contrairement à certaines missions précédentes, elle s’est déroulée relativement pacifiquement, notamment en distribuant des tracts invitant la population à dénoncer anonymement les chefs de la drogue dans leurs quartiers. Cette approche moins militarisée a en effet été privilégiée ces derniers temps, notamment à travers le développement des UPP, Unités de Police Pacificatrices. Le concept est simple : rapprocher la population de la police en confiant à celle-ci a mise en œuvre de politiques sociales au sein des favelas. Aujourd’hui, 280.000 favelados bénéficieraient de ces programmes, dont l’objectif est clairement pour l’État, de reprendre la main sur ces zones qui lui échappent depuis des décennies.

Toutefois, si ces mesures, tout comme l’opération « Choc de Paix » de ce week-end, rencontrent effectivement un certain succès, le défi des « favelas » reste immense au Brésil. Sans même parler des énormes préoccupations en terme de questions sanitaires (certaines favelas sont construites sur des décharges!), sociales, environnementales ou urbaines, débarrasser les favelas de leurs trafiquants ne résoudra pas entièrement la question du contrôle et de la sécurité de ces « villes invisibles ». En effet, un autre ennemi les ronge : les Milices. Bien accueillies dans un premier temps car elles devaient en finir avec le règne des trafiquants, elles ont progressivement pris le contrôle des favelas installant de fait, une nouvelle forme de terreur. Les miliciens contrôlent et font payer très cher, arme en main, l’accès à l’eau, à l’électricité ou à la télévision aux habitants des morros (collines). Elles représentent un défi d’autant plus grand pour la pacification des favelas qu’elles sont particulièrement difficiles à combattre du fait qu’elles sont principalement composées de militaires et de policiers corrompus. Elles contrôleraient aujourd’hui 96 favelas à Rio.

Mais n’oublions pas que ces dix dernières années, environ 10 millions de brésiliens sont parvenus à quitter les favelas grâce à l’amélioration de leur situation économique. En fait, de l’avis de nombreux spécialistes, le Brésil ne parviendra pas à faire mentir les prévisions des Nations Unies (qui prévoient qu’en 2020, le pays comptera 55 millions de favelados) s’il n’ajoute à sa pacification militaire, une pacification socio-économique des favelas.

Le temps presse, les caméras du monde entier seront bientôt fixées sur la belle Rio de Janeiro et sur ses morros.

Objectif Transparence

octobre 27, 2011

Ces derniers temps, le Brésil fait l’objet d’une des pires séries de scandales de corruption depuis son retour à la démocratie dans les années 1980. Un phénomène que notre blog a cherché à décrypter lors de précédents billets auxquels nous renvoyons nos lecteurs (« Corruption l’affaire de tous », « Les Amendements au Budget Fédéral« , « Le Cri des Exclus« ). La démission forcée la nuit dernière d’un nouveau ministre, Orlando Silva, suite à une multitude d’accusations de divers détournements de fonds publics a de nouveau mis le pays en émoi.

La renonciation d’Orlando Silva qui exerçait le poste de Ministre des Sports depuis 2006, et qui jouait de ce fait un rôle majeur dans l’organisation du Mondial 2014 et des JO de Rio en 2016, est la cinquième du genre en à peine 10 mois de mandat pour la Présidente Dilma Rousseff. La « faxina », ce grand ménage voulu par la Présidente, s’avère sans pitié au point que la présomption d’innocence des accusés est souvent bafouée (Il ne s’est écoulé qu’une dizaine de jours entre la publication des accusations par l’hebdomadaire Veja et la démission du Ministre sans que celui-ci ait encore fait l’objet d’une enquête judiciaire).

Mais si le renoncement de Silva a fait le buzz ces dernières heures, un autre fait d’actualité complètement lié au premier doit aussi retenir notre attention : le vote mardi dernier par le congrès de la Loi d’Accès à l’Information Publique. Cette loi, présentée par l’ex-président Lula, et qui circulait dans les chambres depuis avril 2010, vient consacrer le principe de la transparence dans les affaires publiques. Elle vient compléter la Loi de Transparence de 2009 qui oblige toutes les administrations publiques à publier en ligne l’utilisation qu’elles font des ressources publiques (voir le Portail de Transparence). La loi votée mardi dernier contient pour sa part un ensemble de mesure visant à faciliter l’accès à un ensemble des documents jugés « top-secrets » et jusqu’alors inaccessibles au grand public. Elle établit également un programme de formation des fonctionnaires à la transparence afin « d’en finir avec la culture du secret et de l’opacité » de l’Etat brésilien.

« Transparence  » – Droits réservés – Alejandro Santos

Fait particulièrement intéressant, le principal opposant à cette loi n’était autre que Fernando Collor de Melo, l’ancien Président de la République, aujourd’hui sénateur de l’état d’Alagoas. Élu en 1990, Collor de Melo a fait en 1992 l’objet d’une procédure d’impeachment (une mesure permettant au congrès de voter la destitution d’un Président en cas faits graves, ici de trafic d’influence et de corruption) qui, vôtée par 441 députés, obligea Collor de Melo à démissionner dans la foulée. Vingt ans plus tard (et alors que les brésiliens l’ont tout de même réélu comme Sénateur !), c’est lui, le seul Président de la République brésilienne destitué pour corruption depuis le retour de la démocratie, qui cherchait à empêcher l’adoption de cette Loi d’accès à l’information publique…Pas étonnant donc que la loi ait été adoptée.

On répète souvent au Brésil que la corruption n’a pas véritablement augmenté ces dernières années, mais que c’est la qualité du contrôle, la visibilité des accusations et l’accès aux informations révélatrices qui se sont accrus. Le cas Orlando Silva en est un parfait exemple.

Dilma Rousseff, qui était il y a quelques semaines à New York pour présenter aux côtés de Barack Obama un grand programme international sur la Transparence, cherche on le sait, à se distinguer de ses prédécesseurs et notamment de Lula dont on n’a cessé de dire qu’elle n’était que la marionnette. Dans ce sens, sa stratégie semble aujourd’hui claire, faire de la lutte contre la corruption et de l’avènement d’une « culture de la transparence » son principal cheval de bataille. Rien ne semble pour l’instant lui faire obstacle.

Les « Amendements » au Budget Fédéral : Une question délicate

octobre 19, 2011

C’est une des spécificités de la politique brésilienne: chaque année, les sénateurs et députés fédéraux (élus au niveau national donc), disposent tous d’un droit d’amendement au budget fédéral (on parle en portugais d’emendas parlamentares). Très concrètement, ce mécanisme permet aux élus de réorienter certaines dépenses, et de disposer de fonds publics importants, notamment afin de réaliser des projets jugés prioritaires dans leurs circonscriptions respectives. En 2011, le montant alloué à chaque parlementaire s’élève à environ 13 millions de réals (5,7 millions d’euros). Considérée comme emblématique d’une démocratie plus « directe », voulue par l’ensemble de la classe politique brésilienne, le poids des emendas n’a cessé de s’accroître ces 6 dernières années. Il représente en 2011 environ 6 milliards de réals (2,6 milliards d’euros) dans le budget fédéral brésilien.

Du coup, dans leurs fiefs respectifs les parlementaires sont, chaque année, les cibles d’une multitude de propositions en tout genre, chacun voyant dans cette manne l’occasion rêvée de réaliser ses projets, en échange d’un simple appui politique. Construction d’écoles, d’hôpitaux ou de routes, ou encore réalisation de projets sociaux d’ONG ou de fondations diverses, les potentiels bénéficiaires ne manquent pas. Pour les élus, c’est à la fois une manière de démontrer publiquement leur capacité à agir concrètement dans la vie de leurs concitoyens, mais c’est également pour eux une occasion unique de s’attirer les faveurs de personnalités et d’organisations influentes dans leur région, susceptibles de les aider à renforcer leur base électorale. Comme nous le remarquions dans un billet précédent sur le lobbying, la différence est parfois fine au Brésil entre « démocratie directe » et « clientélisme ».

Mais plus problématique encore, ces emendas sont régulièrement citées dans les diverses affaires de corruption qui minent le pays, et qui ont récemment abouti à la démission de quatre ministres (un cinquième, Orlanda Silva, ministre des sports pourrait en faire également les frais dans les tous prochains jours). On ne compte plus en effet le nombre d’affaires où des parlementaires se sont vus accusés de financer par ce biais des ONG fantoches, liées à leurs partis ou à leurs intérêts personnels. Comme ce fût le cas en 2006 avec l’affaire de la « mafia des ambulances », où des fonds octroyés à des municipes pour améliorer les infrastructures sanitaires via emendas, servaient en fait à enrichir les parlementaires impliqués.

Il n’est donc pas étonnant que de nombreuses mesures de contrôle et de transparence aient été imposées à ces mécanismes (voir par exemple le site suivant mis en place par le Sénat). De leurs côté, les parlementaires se plaignent de ne jamais pouvoir véritablement utiliser, dans la pratique, la totalité de fonds qui leur sont théoriquement alloués par la loi. Car en définitive, c’est le pouvoir exécutif qui s’assure de la bonne réalisation du Budget fédéral. Mais n’est-ce pas ainsi une manière d’éviter les dérives ?

Malgré tout, cette mesure demeure très populaire car elle sert aussi beaucoup de nobles causes, il faut le souligner. Et ce, souvent avec plus de rapidité que la lente bureaucratie des institutions publiques. Divers projets de loi ont d’ailleurs été déposés pour faire passer l’allocation de chaque parlementaire de 13 à 15 voire même 20 millions de réals, sans que cela provoque le moindre remous. De son côté, l’exécutif qui se voit ainsi « dépossédé », tente régulièrement d’en réduire l’importance, mais sans grand succès. Le montant des emendas a ainsi progressé de 370% depuis 2005 quand l’inflation elle, n’a augmenté « que » de 34%.

Pas sûr néanmoins que le mécanisme des emendas reste longtemps en l’état. Car avec la guerre féroce que mène actuellement la Présidente Dilma Rousseff contre la corruption, il ne serait pas étonnant de voire prochainement ce système d’emendas, si souvent mis en cause lorsqu’il s’agit de scandales de corruption au Brésilréformé en profondeur. Une chose est sûre, au Brésil, démocratie « directe » et lutte contre la corruption ne font pas toujours bon ménage.

Corruption, l’affaire de tous

septembre 6, 2011

Au Brésil, il ne se passe pas une semaine sans que les médias ne révèlent un nouveau scandale de corruption. Ces dernières semaines n’ont pas fait exception à la règle et la présidente Dilma Rousseff a été contrainte de demander la démission de trois de ses ministres, mouillés dans des affaires pour le moins suspectes. Pour anticiper les attaques de l’opposition, la Présidente a  choisi de se montrer intransigeante envers tout soupçon de fraude effectuant ainsi, au sein de son gouvernement, ce que la presse appelle une « faxina » (un grand nettoyage) afin de garder la face et d’éviter la crise politique, tout comme Lula avant elle lors du fameux « mensalão » de 2005 (un scandale de corruption qui impliqua de nombreux membres du parti et du gouvernement de l’ex-président, mais dont celui sorti indemne).

La corruption au Brésil, un mal « endémique » ?

On a parfois entendu dire au Brésil que la corruption était un phénomène « endémique ». On fait ainsi souvent référence au « jeitinho » brésilien, ces petites « combines » quotidiennes presque culturelles, qui permettent à nombre de brésiliens tout simplement de s’en sortir. A plus grande échelle, le détournement des deniers publics, véritable « sport national » affecte tristement toutes les strates de l’Etat, du secteur privé et même du secteur « volontaire » (les organisations à but non lucratif) et ce, depuis la colonisation portugaise. Aujourd’hui, avec les projets pharaoniques lancés pour la Coupe du Monde 2014 et les Jeux Olypiques de Rio en 2016, la tentation est plus grande que jamais. On estime, en effet que chaque année, la corruption coûte au pays entre 40 et 70 milliards de réals soit environ les budgets annuels cumulés de la Santé (18,7 milliards) et de l’Education (32 milliards)  (voir l’étude de la Fondation des Industries de l’état de São Paulo) ! Un mal qui plombe à la fois la croissance, la compétitivité et l’offre de services et d’aides publiques à la population de cette grande nation.

Mais il faut le souligner, ces dernières années le Brésil a entamé une véritable révolution afin d’en finir avec cette image des plus néfastes. Nous sommes d’ailleurs à la veille d’une vaste opération dénommée « Manifeste contre la Corruption » qui prévoit le déploiement demain, mercredi 7 septembre, jour de fête nationale, d’une multitude de manifestation dans tous le pays pour protester contre le fléau de la corruption, et dont la vague déferle en ce moment même sur les réseaux sociaux du pays. Une « guerre » contre la corruption se décline aujourd’hui en trois axes principaux, impliquant l’ensemble de la société : le développement d’une culture de la transparence, l’augmentation des peines de justice à l’encontre des pratiques frauduleuses et l’émergence d’un contrôle social direct de la société civile. Ajoutons aussi que depuis une dizaine d’années, les institutions de contrôle fédérales (Tribunal de Contas, Controladoria Geral da União et Ministerio Público Federal) ont vu leurs compétences élargies et renforcées, et que sur le plan local, des structures étatiques et municipales se sont multipliées, permettant un maillage bien plus fin du territoire. Avec Lula au pouvoir, cet homme venu d’en-bas et ayant passé sa vie de syndicaliste à lutter contre l’exploitation du peuple et la fraude de ses dirigeants, l’espoir d’un Brésil « propre » semblait renaître en ce début de XXIème siècle. Un mythe que Dilma Rousseff, la fonctionnaire efficace toujours jusque là éloignée des luttes politiciennes et électorales (son mandat de Présidente est son premier et seul mandat d’élue), cherche aujourd’hui à perpétuer.

 De la culture « transparence » au contrôle social

Il est en effet intéressant de noter qu’aujourd’hui le mot « transparence » est sur toutes les lèvres au Brésil. Plusieurs campagnes nationales ont en effet cherché ces dernières années à promouvoir une culture brésilienne de la transparence. Cette culture s’est notamment développée parallèlement aux nombreuses initiatives de démocratie participative (dont les fameux budgets participatifs sont le meilleurs exemple) que l’on retrouve aux quatre coins du pays. Il semble logique que si la société civile participe à l’élaboration, la réalisation et le suivi d’un budget municipal, celui-ci deviendra par nature plus transparent et moins susceptible de faire l’objet de magouilles diverses. C’est en tout cas ce le message que le gouvernement affiche. Celui-ci a d’ailleurs réalisé une véritable prouesse technique en mettant sur le net, à disposition de tous, un « Portail de Transparence » sur lequel il est possible de passer en revue toutes les dépenses et recettes publiques de l’Etat Fédéral, mais aussi tous les transferts de fonds de l’Union vers les 27 états fédérés et vers les 5.565 municipalités du pays!

Actuellement, les organes de contrôle mentionnés plus haut travaillent aussi à développer une conscience citoyenne du « contrôle social ». Ce principe selon lequel tout citoyen ou groupe de citoyens (associations, écoles, églises…), témoin d’une fraude quelconque impliquant des deniers publics, peut lui même en quelques clics dénoncer la pratique en question, ou menacer le fautif de prévenir les institutions compétentes pour le dissuader d’agir. La Controladoria Geral da União (CGU), équivalent de notre Cour des Comptes, procède ainsi depuis quelques mois à des formations de sensibilisation au sein des associations, des entreprises et même  des églises, visant à faire des citoyens de véritables agents de contrôle locaux. Car en réalité, le principal problème des organes comme la CGU brésilienne, c’est leur manque de personnel. Avec 3.000 fonctionnaires la CGU n’a absolument pas de quoi vérifier l’ensemble des comptes du pays. Lors de leurs formations, les agents de la CGU ne manquent pas de rappeler que pour atteindre le niveau de contrôle du Danemark, il leur faudrait 150.000 agents supplémentaires ce qui coûterait, rien qu’en salaire, aussi cher que la corruption elle-même ! La solution donc, semble donc être ce contrôle social effectuer volontairement par tous.

Le faible pouvoir dissuasif des peines, un problème structurel

Mais si ces avancées sont notables et pourraient avoir un véritable impact à moyen terme, deux problèmes de fond persistent, celui de l’impunité que nous mentionnions déjà dans notre billet précédent sur la violence et celui de la faiblesses des peines encourues pour ce type de délit. On entend souvent dire là-bas qu’il n’y a pas au Brésil plus de corruption qu’en Europe par exemple, mais qu’en Europe un politicien condamné pour corruption verra sa carrière se terminer sous les barreaux, tandis qu’au Brésil, le politicien frauduleux lui, ne craint au final pas grand chose. Pour remédier à cette triste réalité, le Sénateur et ancien Gouverneur du District Fédéral, Cristovam Buarque a déposé au Sénat en 2006 et 2007 deux projets de loi (PLS 253/2006 & 223/2007) qualifiant tout acte de corruption de « crime odieux » (crime hediondo) et augmentant sensiblement les peines encourues.

Cinq ans plus tard, ces projets de loi sont au point mort, bloqués à la commission « Constitution, Citoyenneté et Justice » du parlement…Le chemin est encore long.

E.M.