Archive for the ‘Violence’ Category

A la reconquête des favelas

novembre 14, 2011

Les favelas, ces bidonvilles construits à flanc de colline, à deux pas des quartiers aisés, par les migrants du Nord venus chercher une situation plus favorable dans les grandes capitales du Sud-Est (Rio de Janeiro, São Paulo, Belo Horizonte notamment) sont le symbole d’un Brésil qui reste encore profondément inégalitaire.

Champion latino-américain des inégalités dans la répartition des revenus jusqu’au début des années 2000, le Brésil, en triplant le montant du salaire minimum, en améliorant l’accès à l’emploi formel (et donc à la couverture sociale) et en mettant en place de nombreux programme de redistribution de revenu a pourtant réussi, ces dix dernières années, à améliorer de manière sensible la situation de 30 millions de pauvres, entrés dans la « classe moyenne ». Mais paradoxalement, le nombre des favelas et de leurs habitants n’a fait qu’augmenter notamment à Rio de Janeiro où l’on trouve les plus peuplées d’entre-elles, comme la favela Rocinha qui compterait jusqu’à 150.000 habitants.

A deux pas de l’opulente plage d’Ipanema, les favelas Rocinha et Vidigal – Photo prise par l’auteur 2010

Une « guerre » déclarée aux trafiquants

Édifiées sans autorisations dans des zones difficiles d’accès, et ne bénéficiant, jusqu’à des périodes récentes, d’aucun accès à l’eau potable, à l’électricité ou de système d’évacuation des eaux et déchets, les favelas échappent le plus souvent au contrôle de l’État. Elles forment ainsi des communautés autarciques où les trafiquants de drogue, qui y trouvent refuge, édictent leurs propres lois, créent leurs propres systèmes d’entraide sociale et de sécurité pour s’attirer la sympathie des habitants en échange de leur silence. Les barons de la drogue consacrent également une part non-négligeable de leurs considérables revenus à soudoyer une police mal-rémunérée (et au sein de laquelle beaucoup sont désireux d’arrondir leurs fins de mois), assurant ainsi la tranquillité de leurs activités illicites.

Mais depuis quelques années maintenant, le gouvernement est bien décidé à reprendre le contrôle de ces zones de « non-droit ». C’est notamment le cas de Rio de Janeiro où le gouverneur Sergio Cabral a déclaré depuis 2003 une guerre sans merci aux cartels, et le terme de « guerre » n’est ici pas exagéré. Des moyens phénoménaux sont ainsi mis en œuvre : formation de commandos d’élite, utilisation de tanks et de blindés pour infiltrer les zones sensibles, recours à des hélicoptères etc. Les interventions des commandos de la Police militaire dans les favelas cariocas n’ont rien à envier aux guerres de rues de Bagdad ou de Kaboul.

Alors qu’elle s’apprête à recevoir une série d’évènement de dimension mondiale : la conférence de l’ONU sur le développement durable en 2012, les Journées Mondiales de la Jeunesse en 2013, la Coupe du Monde de Football en 2014 ou encore les Jeux Olympiques de 2016; la ville de Rio de Janeiro se doit de donner au monde des gages de sa sécurité. Parvenir à pacifier ses favelas serait en effet un signe fort en ce sens.

On ne s’étonnera donc pas que dans la nuit du dimanche 13 novembre, une opération d’une ampleur inédite, baptisée « Choc de Paix » ait visé à reprendre le contrôle de plusieurs favelas parmi lesquelles l’immense « Rocinha ». Pas moins de 3.000 policiers ont été mobilisés pour l’occasion et le gouvernement s’est félicité que l’opération se soit déroulée sans véritable résistance de la part des trafiquants, dont au moins cinq grands chefs ont été capturés. Leurs interpellations, dans d’immense villas équipées de piscines, jacuzzis ou de salles de musculation dernier cri,  bâties au milieu de la pauvreté des favelas, témoignent de toute la démesure rencontrée au sein de ces zones sensibles.

Opération « Choc de Paix » du 13 novembre 2011 – Derrière le trophée de la Coupe du Monde qui aura lieu à Rio en 2014
Photo Fabio MOTTA/AE – Estadão 

Quel avenir pour les favelas ?

L’opération « Choc de Paix » a notamment été un succès car,  contrairement à certaines missions précédentes, elle s’est déroulée relativement pacifiquement, notamment en distribuant des tracts invitant la population à dénoncer anonymement les chefs de la drogue dans leurs quartiers. Cette approche moins militarisée a en effet été privilégiée ces derniers temps, notamment à travers le développement des UPP, Unités de Police Pacificatrices. Le concept est simple : rapprocher la population de la police en confiant à celle-ci a mise en œuvre de politiques sociales au sein des favelas. Aujourd’hui, 280.000 favelados bénéficieraient de ces programmes, dont l’objectif est clairement pour l’État, de reprendre la main sur ces zones qui lui échappent depuis des décennies.

Toutefois, si ces mesures, tout comme l’opération « Choc de Paix » de ce week-end, rencontrent effectivement un certain succès, le défi des « favelas » reste immense au Brésil. Sans même parler des énormes préoccupations en terme de questions sanitaires (certaines favelas sont construites sur des décharges!), sociales, environnementales ou urbaines, débarrasser les favelas de leurs trafiquants ne résoudra pas entièrement la question du contrôle et de la sécurité de ces « villes invisibles ». En effet, un autre ennemi les ronge : les Milices. Bien accueillies dans un premier temps car elles devaient en finir avec le règne des trafiquants, elles ont progressivement pris le contrôle des favelas installant de fait, une nouvelle forme de terreur. Les miliciens contrôlent et font payer très cher, arme en main, l’accès à l’eau, à l’électricité ou à la télévision aux habitants des morros (collines). Elles représentent un défi d’autant plus grand pour la pacification des favelas qu’elles sont particulièrement difficiles à combattre du fait qu’elles sont principalement composées de militaires et de policiers corrompus. Elles contrôleraient aujourd’hui 96 favelas à Rio.

Mais n’oublions pas que ces dix dernières années, environ 10 millions de brésiliens sont parvenus à quitter les favelas grâce à l’amélioration de leur situation économique. En fait, de l’avis de nombreux spécialistes, le Brésil ne parviendra pas à faire mentir les prévisions des Nations Unies (qui prévoient qu’en 2020, le pays comptera 55 millions de favelados) s’il n’ajoute à sa pacification militaire, une pacification socio-économique des favelas.

Le temps presse, les caméras du monde entier seront bientôt fixées sur la belle Rio de Janeiro et sur ses morros.

Violences au Brésil : Entre justice et impunité

août 29, 2011

478.369. C’est le nombre d’homicides perpétrés entre 1999 et 2008 au Brésil, soit une moyenne annuelle de près de 48.000 meurtres. L’équivalent de tous les habitants de la ville de Vincennes assassinés chaque année. Un chiffre particulièrement alarmant qui avait pourtant eut tendance à chuter ces dernières années. Il repart tristement à la hausse depuis 2006 et l’extrême violence reste un problème structurel au Brésil. Une véritable épidémie qui aurait coûté en 2004, d’après une étude de l’Institut de recherche économique appliquée (IPEA), environ 5,08% du PIB national soit 92,2 milliards de réals (40 milliards d’euros) au pays. L’équivalent de 6 programmes « Bolsa Familia » (voir notre billet sur la pauvreté) ! L’assassinat, le 12 août dernier à Rio, de la juge Patrícia Acioli, mère de deux enfants et réputée particulièrement intransigeante envers le crime organisé, est la dernière tragédie en date d’un Brésil dépassé par l’ampleur de cette violence qui le meurtrit chaque jour un peu plus.

Violence à Rio de Janeiro – « Gilet pare-balles »

Une violence multiforme et généralisée

Une violence qui, comme ailleurs, revêt les formes les plus diverses mais avec ici une fréquence et une intensité inouïe. La violence urbaine des gangs qui sévissent dans les favelas des grandes métropoles, largement liée au trafic de drogue, en est la forme la plus visible et la plus médiatisée. La consommation de crack (dérivé de cocaïne très bon marché qui a envahi le pays) a en effet explosé ces dernières années, notamment au sein d’une classe moyenne grandissante, et commence de fait à émerger (un peu tard sans doute) sur l’agenda politique comme un véritable fléau de santé et de sécurité publique. Si les autorités ont tendance à minimiser les chiffres, les « communautés thérapeutiques », ces associations et ONGs volontaires d’aide à la désintoxication et à la réintégration des toxicomanes (qui sont dans leur immense majorité liées aux églises catholiques et évangéliques), affirment-elles que pas moins de 2 millions de brésiliens sont aujourd’hui atteints par cette plaie.

Mais le Brésil est aussi victime d’autres formes de violence tout aussi graves. Les violences conjugales, la torture en milieu carcéral, le travail infantile ou forcé, le harcèlement scolaire (appelé Bullying au Brésil), ou encore les bavures policières, font elles aussi la une des journaux. Toutes les deux minutes, 5 femmes brésiliennes sont victimes de violence au sein de leurs foyers. Dans l’état de Rio de Janeiro, entre janvier et juin 2008, 757 personnes (soit 4 par jour) décédaient suites à des interventions « musclées » d’une police qui peine à se défaire de son image corrompue. En 2008 toujours, l’ONG Human Rights Watch présentait un rapport dénonçant la pratique fréquente de la torture dans les prisons brésiliennes, lesquelles accueillaient à cette date pas moins de 440.000 détenus (soit une augmentation de 40% en 5 ans). Toutes les tranches d’âges et toutes les couches de la population sont affectées par cette violence omniprésente.

Violence et pauvreté

Si la quasi totalité des politiques publiques sécuritaires ont été au Brésil des échecs cuisants, c’est notamment parce qu’elles ont presque toujours consisté à réprimer le mal, plutôt qu’à le prévenir. Une conception de la sécurité publique qui semble toutefois évoluer depuis une dizaine d’année. En effet, en faisant de la lutte contre la misère et la pauvreté (qui on le voit sur ce graphique sont la première cause de violence perçue par la société) le principal de ses objectifs, les gouvernements de Lula et aujourd’hui de Dilma Rousseff cherchent à attaquer le fléau de l’insécurité à la source, en amont plutôt qu’en aval, avec ce raisonnement simple mais difficilement contestable : un jeune qui étudie au lycée avec la perspective d’une vie heureuse et confortable aura une propension moins grande à aller vendre de la drogue au sein du gang de la favela du coin. Mais cette politique à long terme mettra du temps à faire ses preuves et à réduire durablement la violence du pays. Et la population brésilienne, qui a déjà trop souffert, veut des résultats immédiais.

Le triste constat de l’impunité

Ainsi, la société civile, au travers d’une multitude d’associations de victimes, de front parlementaires et autres groupes de pressions, lutte ardemment pour une justice plus efficace et plus équitable. On a trop souvent ici le sentiment que les petits délits sont sanctionnés de façon disproportionnée, tandis que les crimes de grande ampleur restent souvent impunis. Une impunité face à laquelle la jeune démocratie brésilienne peine à lutter efficacement. La corruption, qui empoisonne aussi bien l’ensemble de l’appareil d’Etat que la société civile et qui coute chaque année au pays près de 70 milliards de réals (32 milliards d’euros), est peut-être la manifestation la plus flagrante de cette impunité ambiante. Après tout, le Brésil n’a jamais jugé les responsables des crimes de sa dictature (1964-1985), laquelle a prit fin il y a maintenant plus de 25 ans.

Eliott Mourier