La « Coupe » est pleine…

mars 29, 2012

Après des mois d’âpres négociations, la chambre des députés a adopté mercredi 28 mars la Lei Geral da Copa (loi générale de la Coupe). Un texte censé réglementer le déroulement de la Coupe du Monde de football qui aura lieu au Brésil en 2014, 64 ans après la première édition sur le sol brésilien en 1950, qui avait vu le Brésil perdre en finale dans son stade mythique, le Maracanã, contre le petit voisin uruguayen. Une défaite qui reste l’un des plus grands traumatismes populaire de la nation auriverde. On comprend donc, au-delà des retombées économiques, tout l’importance et la symbolique que revêt le prochain Mondial pour le Brésil.

De son côté, La FIFA, instance suprême du football mondial et dont la puissance financière et politique est souvent comparée à celle de véritables États-nations, pressait donc depuis plusieurs mois le Brésil de voter ce texte, qui doit, entre autre, mettre en place une série de mesures d’exceptions (comme rendre férié les jours de match de la selection brésilienne ou réserver des places pour les classes populaires) tout au long de l’évènement planétaire. Parmi ces mesures, la vente de boissons alcoolisées dans les stades a particulièrement animé les débats parlementaires. Interdite au Brésil depuis 2003, elle est exigée par la FIFA, soucieuse de maintenir son juteux contrat avec la multinationale Anheuser-Busch, le fabriquant de la bière Budweiser et l’un des principaux sponsors de la compétition.

Lorsque l’on sait que le Brésil est l’un des pays où la mortalité autour des stades est la plus grande (42 décès de supporters entre 1999 et 2009), on comprend vite pourquoi les négociations ont été ardues. Les segments les plus conservateurs du congrès, et notamment la Bancada evangélica, sont en effet montés au créneau pour modifier cette clause, mais sans succès.

Le Brésil reste ainsi on le voit, en position de faiblesse face à l’instance sportive. Avec des retards dans la construction des stades (notamment dus à de nombreuses grèves d’ouvriers), ou dans l’amplification des structures aéroportuaires (le texte prévoit d’ailleurs de mettre à disposition les aéroports militaires si la capacité des structures civiles est dépassée), le pays n’est pas vraiment en mesure d’imposer ses vues. Comme l’affirme avec un certain agacement Julio Grondona, le vice-président de la FIFA, le Brésil ne fait « qu’accueillir » la Coupe.

La ratification de cette Loi générale de la Coupe, trois jours après le décès le Week-End dernier à São Paulo de deux supporters, à la suite d’affrontements entre torcidas (groupes de supporters) du Corinthians et du Palmeiras, ne fait que confirmer ses dires…

Père Marcelo Rossi, « rock-star » chrétienne et symbole du renouveau catholique au Brésil

février 2, 2012

Chers lecteurs,

Je vous propose cette semaine d’innover un peu. Contacté par un journaliste du Monde pour contribuer à un article (paru dans le supplément « Géo & Politique » des 18 et 19 décembre 2011) sur ce personnage hors-normes qu’est le Père Marcelo Rossi, j’ai eu l’occasion de répondre à un long questionnaire, dont l’article ne reprend bien sûr que très peu d’éléments. Je trouvais dommage de ne pas en faire profiter tout le monde. Je vous propose donc, en guise de billet, l’intégralité de cet entretien pour vous permettre de découvrir cette figure, symbole d’un Brésil où la religion fait preuve d’autant de dynamisme que d’originalité.

Bonne lecture.

E.M.

Comment le qualifier, selon vous ?

Au Brésil, Padre Marcelo Rossi est une véritable “rock star” religieuse. Ce prêtre catholique de 44 ans, ancien professeur d’éducation physique, est devenu en une dizaine d’année un véritable phénomène populaire dans un Brésil qui reste, rappelons-le, le premier pays catholique au monde avec environ 130 millions de fidèles. Cet homme d’église, chanteur-écrivain à succès, a ainsi vendu près de 12 millions d’albums et son dernier livre, Agape, est en tête de ventes depuis plus d’un an maintenant.

 

Dans quelle tradition s’inscrit-il ? quels sont et seraient ses pères brésiliens ?

Bien sûr, cette double casquette d’ecclésiastique et de chanteur gospel peut surprendre, surtout dans l’Église catholique. Mais il faut préciser que le Père Marcelo Rossi s’inscrit dans le courant du “renouveau charismatique” catholique (Renovação Carismática Católica en portugais). Un courant apparu aux Etats-Unis à la suite du concile Vatican II dans les années 1960, et qui se développa à partir des années 1970 au Brésil, formant de fait une sorte de contrepoids à l’émergence fulgurante du pentecôtisme qui venait sérieusement concurrencer un monopole catholique, jusqu’alors relativement bien préservé. Au sein de l’Église catholique, le courant charismatique, vraisemblablement né à Campinas dans la banlieue de São Paulo avec deux figures emblématiques, les Pères Haroldo Joseph Rham et Eduardo Dougherty, met ainsi davantage l’accent sur les manifestations du Saint-Esprit, la possession de dons spirituels (comme le don des langues – glossolalie – ou de guérison) et la participation active des fidèles au culte, notamment à travers des chants et de la danse particulièrement rythmés. Une liturgie qui tranche fortement avec le cérémoniel traditionnel recommandé par le Vatican, mais qui semble mieux correspondre à la culture multiethnique du Brésil. C’est à ce titre qu’on qualifie parfois le mouvement charismatique catholique de « pentecôtisation » du catholicisme.

Politiquement, s’il fallait lui donner une couleur ou une orientation, où peut-on le situer ?

C’est une des particularités des paysage politique brésilien, dans ce pays, l’Eglise catholique est, depuis le durcissement de la dictature (1964-1985) et le progressif retour à la démocratie, historiquement plus proche de la gauche et notamment du Parti des Travailleurs (PT) actuellement au pouvoir. Le PT s’est ainsi largement appuyé lors de sa création et de son développement sur l’aile progressiste du catholicisme brésilien, qui dans l’esprit de la théologie de la libération, avait privilégié « l’option pour les pauvres », en créant notamment de nombreuses et très populaires « pastorales sociales ». Pastorales dont de nombreux dirigeants du PT étaient et sont aujourd’hui issus. Mais cette proximité n’a pas empêché la Conférence Nationale des Évêque Brésiliens, la très influente CNBB, d’exprimer son mécontentement lorsque les gouvernements de Lula ou de Dilma Rousseff ont laissé sous-entendre qu’ils pourraient légiférer sur des questions morales sensibles comme l’avortement ou le mariage homosexuel.

 

Des milliers de fidèles assistent à ses messes, une méga église de 100 000 places est en construction à São Paulo, ses livres se vendent plus que ceux de Paulo Coelho : comment expliquez-vous un tel succès ?

 Pour comprendre l’ampleur de ces phénomènes (car le Père Marcelo n’est pas au Brésil une exception, loin de là) et leur immense popularité il faut les replacer dans leur contexte. Le Brésil, même s’il a connu une très forte croissante économique ces dix dernières années, permettant à plus de 30 millions de brésiliens de sortir de la pauvreté pour accéder à la consommation, n’a pas pour autant perdu sa religiosité si caractéristique. Et si en Europe l’amélioration des conditions de vie s’est souvent traduite par une déchristianisation de sa population, le Brésil lui empreinte une voie bien différente. Ainsi en 2007 une enquête Datafolha montrait que 97% des brésiliens affirment croire en Dieu et que 90% d’entre eux assistent régulièrement à leurs services religieux. La religiosité (en tant qu’identité, activité et pratique religieuses) imprègne toujours autant la vie quotidienne des brésiliens, et cela, semble-t-il, indépendamment de l’amélioration de leur condition économique.

Mais au-delà de ce contexte culturellement et religieusement favorable à l’émergence de ces figures religieuses populaires, la capacité des mouvements religieux brésiliens à se moderniser, notamment avec l’utilisation des nouvelles technologies et des moyens de communications, leur a permis de « rester dans le coup » d’une certaine manière, notamment auprès des jeunes pour lesquels ces églises ont su adapter leur fonctionnement.

A bien des égards, le Père Marcelo Rossi symbolise cette nouvelle sphère religieuse, toujours attachée à des valeurs traditionnelles qu’elle continue de défendre, mais capable de se moderniser, d’ offrir, pour reprendre la métaphore du « marché religieux », une « offre » adaptée à sa « clientèle ». Et le moins que l’on puisse dire, c’est que celle-ci semble très réceptive à ce genre d’offre.

 

Les dernières études révèlent au Brésil une grande mobilité entre les différentes églises et chapelles : l’avenir de l’église catholique brésilienne passe-t-elle par un « modèle » Padre Marcelo ?

 Cette « mobilité » religieuse a deux composantes. D’une part les conversions, où un individu décide de s’affilier à une nouvelle entité religieuse, renonçant ainsi à son affiliation (ou à son absence d’affiliation) passée. La moitié des brésiliens pentecôtistes sont ainsi des convertis, principalement des déçus du catholicisme traditionnel. Et d’autre part, le phénomène assez répandu au Brésil de « multiaffiliation » religieuse. Ainsi, 17% des brésiliens affirment assister fréquemment aux services religieux de plus d’une confession. Le catholicisme est particulièrement touché par ces deux tendances de fond.

Les méthodes originales employées par le Père Marcelo et plus largement par le renouveau charismatique sont peut-être de nature à ralentir la « décatholicisation » du pays (il y avait 90% de catholiques en 1980, ils ne seraient plus que 68% en 2009), mais c’est évidemment très difficile à évaluer.

Couverture du livre à succès « Ágape » de Pe Marcelo Rossi

Des livres, des CDs musicaux, des films, mais pas de chaîne de télévision… qu’en dites-vous ?

Le recours au médias de masse est un enjeux d’une extrême importance pour les Églises brésiliennes. Plusieurs d’entre-elles sont même parvenues à obtenir leurs propres chaines de télévision. L’exemple le plus flagrant est celui de l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu, souvent qualifié à raison de « multinationale du religieux ». Cette église néopentecôtiste fondée en 1977 et qui pourrait compter jusqu’à 8 millions d’adeptes, est ainsi propriétaire du deuxième groupe télévisé du pays, TV Record.

L’Eglise catholique, qui dispose depuis bien longtemps de programmes nationaux sur des grandes chaînes, a là aussi pris de retard sur ses « concurrentes » évangéliques. Mais un retard que le renouveau charismatique, notamment à travers son courant « Canção Nova »,  est entrain de combler.

 

Quel avenir pour ce « phénomène »  du mouvement charismatique au Brésil en général ?

Le renouveau charismatique a clairement, tout comme ses homologues pentecôtistes, une vocation prosélyte, dont le dynamisme semble annoncer un futur plutôt radieux. Une mission évangélisatrice particulièrement populaire auprès des jeunes. Le mouvement développe en effet de nombreux programmes sociaux à destination des adolescents et des jeunes adultes (centres de désintoxication, programmes de réinsertion sociale pour jeunes délinquants etc.) qui renforcent sa présence auprès des cette population hautement stratégique.

Mais l’avenir du mouvement charismatique dépend également de l’évolution future de son rapport avec l’Eglise centrale et notamment le Vatican. Car si le Pape Benoît XVI a multiplié les gestes en direction de ce courant, en donnant notamment au Padre Marcelo Rossi en 2009 le Prix Van Thuan – Solidarité et Développement du Conseil Pontifical Justice et Paix, il n’en reste pas moins que le Saint-Siège considère aujourd’hui avec une certaine méfiance cette « pentecôtisation » du catholicisme.

 

Eliott Mourier

L’épidémie brésilienne du « Crack »

janvier 19, 2012

Le Brésil fait aujourd’hui face à une épidémie, non pas la grippe aviaire ou autres virus H1N1, mais un fléau peut-être plus ravageur  encore, celui du « Crack », cette drogue hautement addictive et très bon marché qui a littéralement envahi le pays depuis une dizaine d’année. Face à cette plaie, qui touche l’ensemble des couches de la population, les pouvoirs publics ont longtemps préféré fermer les yeux sur ce qui apparaissait pourtant comme un enjeu majeur de santé publique. Symbole de cette épidémie incontrôlée, la tristement célèbre « Cracolândia », un quartier désaffecté du vieux centre de São Paulo, envahit par des dizaines de toxicomanes qui vivent, dorment, achètent et vendent de la drogue dans l’impunité la plus totale, et où il n’est pas rare de retrouver des corps inanimés. Au Brésil, certains évaluent à 2 millions de personnes, soit 1% de la population, le nombre de dépendants aux drogues illicites.

Perquisitions de Crack (en Kilos) par la brigade des stupéfiants et par la Police Fédérale – 2006/2009

Alors que le crack continuait à faire des ravages, les hautes sphères de l’Etat brésilien, et notamment les ministères de la Santé et de l’Assistance Sociale se sont longtemps renvoyé la balle, incapables de proposer une véritable politique coordonnée et efficace de traitement du problème. L’absence de réponse de l’Etat a ainsi, comme souvent au Brésil, poussé la société civile à s’organiser spontanément pour tenter d’enrayer l’épidémie, qui au niveau local a des effets dévastateurs (augmentation de la criminalité, retour du narcotrafic, échec scolaire, surpopulation carcérale…).

Alors que les services de Santé publique ne semblaient pas prendre au sérieux ce fléau, ce sont les Eglises, notamment Pentecôtistes et Catholiques « Charistmatiques » (particulièrement populaires auprès des jeunes) qui ont pris les devant. En l’espace d’une dizaine d’année et avec le soutien de milliers de fidèles-volontaires, ces Eglises ont créé dans tout le pays des centaines de Communautés Thérapeutiques, comme les célèbres Fermes de l’Espérance, dont les résultats sont, il faut bien l’avouer, assez probants. D’autant que ces centres religieux n’ont pas pour seul objectif la désintoxication, mais également l’équilibre émotionnel-spirituel et la réinsertion professionnelle des participants. Les professionnels de la Santé, conscient de s’être fait « volé la vedette » dans la lutte contre l’épidémie de crack, accusent ces mouvements de « remplacer le crack par une autre drogue, celle de la foi », et tentent par tous les moyens d’interdire leur prolifération. Il n’en reste pas moins pas des études ont montré que ces entités confessionnelles volontaires réussissaient dans près de 90% des cas et ce à un coût bien moindre que les services de Santé public.

Le Député Fédéral de l’Etat de l’Alagoas, Givaldo Carimbão, prêcheur charismatique (dont l’Eglise-mobile attire des foules immenses chaque Week End) et vice-président du Front Parlementaire contre le Crack à la chambre des députés de Brasilia, qui va d’Etat en Etat convaincre les gouverneurs de collaborer avec ces organisations religieuses, développe l’argumentaire suivant :

« Une prison de 500 personnes coûte plus de 15 millions de R$ chaque année à l’Etat. 90% des détenus le sont pour des raisons liées à la drogue et chacun coûte environ 2.500 R$ mensuel à l’Etat. Avec 500 R$ par mois (cinq fois moins donc), les Communautés Thérapeutiques vous transforment radicalement ces gens en bons citoyens, en 8 à 9 mois avec un taux de réussite à 90%. Comment pensez-vous donc que le gouvernement doit lutter contre cette épidémie ? ». Plutôt convainquant.

Si l’action des Eglises et de la Société civile brésilienne se développe dans la lutte contre le fléau de la drogue, les pouvoirs publics depuis quelques mois semblent se décider à réagir pour reprendre les choses en main. Un Plan National de lutte contre le Crack a été mis en œuvre et prévoit notamment de libérer 500 millions de réais pour le seul Etat de São Paulo d’ici à 2014. Par ailleurs ces dernières semaines, la Police Militaire a pris le contrôle de la cracôlandia en procédant à de nombreuses arrestation musclées, qui n’ont pas manqué de choquer les organisations de la Société Civile et des Droits de l’Homme. La dernière opération en date baptisée « Sufoco », réalisée le 12 janvier dernier, a conduit à plus de 3.400 interpellations.

Parallèlement, le débat sur l’éventuelle légalisation de la drogue au Brésil fait beaucoup de remous. Certains, comme l’ancien Président Fernando Henrique Cardoso, considèrent qu’autoriser la détention de petites quantités de stupéfiants pourraient réduire l’escalade de violence. L’argent investi dans la répression pourrait être investi ailleurs de manière plus efficiente. D’autres, avec à leur tête les organisations religieuses, considèrent que la dépénalisation faciliteraient encore davantage l’accès à cette drogue et rendrait le fléau totalement incontrôlable.

En tout cas, il semble clair pour beaucoup et d’autres expériences à l’étranger l’ont montré, que ce n’est qu’en mutualisant, et non pas en opposant, les efforts des forces en présence que des progrès rééls pourront être accomplis.

Le temps presse car l’épidémie progresse.

Eliott Mourier

Bonus : Pour les lusophones, je recommande l’écoute de ce poignant témoignage d’un ancien toxicomane de la cracôlandia : http://radio.estadao.com.br/audios/audio.php?idGuidSelect=BD1456B567A0481496C131AF4FF3E97C

Feliz Ano Novo !

janvier 2, 2012

Feliz Ano Novo 2012 à tous nos lecteurs !

Lancé en Juin 2011, ActuBrésil a connu un succès grandissant, comptabilisant plus de 2600 visites en l’espace de 6 mois (en novembre et décembre la moyenne de visiteurs mensuels s’établit à 650, soit un peu plus d’une vingtaine de visiteurs journaliers). Tenir un blog de ce type était pour moi une expérience nouvelle et je tiens à vous remercier pour votre fidélité et votre intérêt croissant. Nul doute que l’année 2012 sera particulièrement riche du point de vue de l’actualité brésilienne et nous espérons que vous serez toujours plus nombreux à nous suivre. Ce blog ne bénéficiant d’aucune publicité particulière, je compte d’ailleurs sur vous et sur le bouche à oreilles numérique (facebook, twitter…) pour toucher un plus large public.

Comme il est de coutume dans les médias en fin d’année, je vous propose un classement des billets les plus consultés du blog. Une occasion pour vous de revenir sur les principaux points de l’actualité brésilienne de 2011.

Les Billets ActuBrésil les plus consultés en 2011 :

Je vous souhaite à tous, encore une fois, une excellente année 2012 sur ActuBrésil, en vous remerciant chaleureusement de votre fidélité !

Até logo !

Eliott Mourier

L’Economie Brésilienne au ralenti : phénomène passager ou reflet structurel ?

décembre 15, 2011

On ne tarit pas d’éloges, ces dernières années, sur la bonne santé de l’économie brésilienne. Après la crise de la dette dans les années 1980 et l’instabilité chronique des années 1990 symbolisée par des taux d’inflation phénoménaux, le Brésil surfe, depuis le début des années 2000, sur une vague inédite de croissance et de stabilité, laquelle a permis de financer un large éventail de programmes sociaux.

Le Zénith économique du Brésil

Plusieurs facteurs expliquent le dynamisme de la croissance brésilienne notamment depuis 2005. D’une part  l’augmentation du prix des matières premières – Fer,  Soja, Viande ou Sucre – que le Brésil exporte de façon massive. Les exportations vers la Chine sont ainsi passées de 1 milliard US$ en 2000 à plus de 30 milliards en 2010 ! D’autre part, l’arrivée sur le marché intérieur de 30 millions de nouveaux consommateurs brésiliens « sortis » de la pauvreté (notamment sous l’effet de la multiplication par quatre du salaire minimum, de vastes programmes de redistribution – comme Bolsa Familia – et d’un accès facilité au crédit). Un marché intérieur qui a notamment permis au pays de bien résister au choc financier de 2008 (même si le Brésil n’a pas échappé à une légère récession en 2009). Il faut enfin mentionner l’attractivité du Brésil pour les investisseurs étrangers, et notamment la Chine dont le montant des investissements directs a progressé de 300% entre 2000 et 2010 (Source : IPEA). Ces facteurs et bien d’autres ont permis au Brésil d’atteindre en 2010 une croissance record de +7,5%.

Une Economie résiliante, mais néanmoins fragile

Pourtant, et alors qu’il y a encore quelques mois la Présidente Dilma Rousseff ventait la résilience de son économie, le Brésil semble aujourd’hui marquer le pas, rattrapé par la morosité de l’économie mondiale. Le pays a ainsi connu une croissance nulle au 3 ème trimestre. Ralentissement passager ou phénomène plus structurel ? Les avis divergent, mais un certains nombre de spécialistes mettent en garde le gouvernement contre la tendance actuelle à une « reprimarisation » de l’économie. On entend par reprimarisation le processus qui conduit une économie à prioriser la production et l’exportation de matières premières, au détriment du développement de son Industrie et de ses Services. En Amérique latine, cette tendance est décriée par les économistes comme une forme de « retour en arrière », l’économie des pays sud-américains ayant reposé sur ce modèle durant plus de quatre siècles. Preuve de cette tendance au Brésil, au 3ème trimestre l’Industrie et les Services perdaient respectivement -0,9% et -0,3%, alors que le secteur primaire (agriculture, pêche…) lui progressait de +3,2%. Et si, ces dernières années, la hausse du prix des matières premières a eu un impact largement positif sur la croissance brésilienne, cette reprimarisation de l’économie repose aujourd’hui l’éternelle question de la dépendance du Brésil vis à vis des cours et de la demande du marché mondial, et donc in fine, de sa fragilité.

Le Brésil, éternel optimiste

Mais au Brésil, l’optimisme reste néanmoins de mise. Avec moins de 6% de chômage, des indicateurs sociaux au vert et une marge de manœuvre politique et macroéconomique assez ample, Dilma Rousseff et son gouvernement disposent d’une palette de solutions beaucoup plus large que leurs homologues européens (notamment en matière de taux d’intérêt). Ajoutez à cela l’accueil de la Coupe du Monde 2014 et des Jeux Olympiques en 2016, qui dynamisent d’ors et déjà l’économie, et l’on comprendra aisément pourquoi l’alarmisme n’est pas de mise au pays de la samba. Cet optimisme est aussi et enfin, en partie lié à la découverte et à l’exploitation récente d’énormes réserves de pétrole (voir notre billet sur l’or noir) au large de Rio et de São Paulo… Quand on parle de reprimarisation…

Dieu et le Brésil

décembre 2, 2011

On attend d’un jour à l’autre les résultats du dernier recensement national du Brésil, lequel devrait confirmer une tendance constante ces 40 dernières années dans la région : le Catholicisme est sur le déclin. Si 89% des brésiliens se revendiquaient catholiques en 1980, ils n’étaient plus que 68,4% en 2009, ce qui fait dire à beaucoup d’analystes que le « monopole catholique », constitué depuis la conquête du pays au XVIème siècle, est bel et bien révolu. Mais contrairement à l’Europe, et particulièrement à la France,  ce déclin du catholicisme ne se fait pas au profit de l’incroyance, du scepticisme religieux ou de l’athéisme. Au Brésil, où 97% de la population affirme croire en Dieu et où 90% déclarent assister régulièrement à leurs réunions de culte, la tendance est au contraire à l’émergence d’autres mouvements « concurrents », comme l’Évangélisme (ou Pentecôtisme, qui regroupe aujourd’hui au moins 20% des 192 millions de Brésiliens).

Le Christ rédempteur de Rio de Janeiro qui vient de célébrer ses 80 ans, prend tout Rio dans ses bras

Le « marché » religieux brésilien

De nombreux sociologues  abordent aujourd’hui le phénomène religieux sous l’angle de ce que l’on appelle « l’Economie religieuse », c’est à dire qu’ils considèrent le religieux comme un grand marché où s’applique la loi de l’offre et de la demande. Dans le cas du Brésil, ce marché serait particulièrement actif puisque ces dernières années, avec l’effritement du monopole catholique, l' »offre » religieuse s’est grandement diversifiée. Des myriades de petites églises évangéliques de quartier aux grandes « méga-églises » comparables à de vraies entreprises multinationales, en passant par les rites traditionnels afro-brésiliens ou le spiritisme, le Brésilien du XXIème a l’embarras du choix. De fait les déçus, ou les lassés du Catholicisme traditionnel forment une « clientèle-cible » de choix pour tous ces mouvements qui cherchent à s’imposer dans ce marché très concurrentiel où les conversions sont indispensables à leur survie. La lutte pour les âmes, si elle est le plus souvent sincère et bien intentionnée, fait néanmoins rage et tous redoublent d’efforts et d’imagination pour parvenir à toucher ces coeurs indécis.

Prosélytisme, utilisation des médias de masse (les mouvements évangéliques notamment possèdent de nombreuses chaînes de TV et de Radio, ainsi que des journaux à tirage national ou régional) et d’Internet (toutes les grandes églises s’efforcent d’être présentes sur le web et notamment sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter…)), ou encore mise en place de projets humanitaires et sociaux leur permettant d’améliorer leur image auprès de la population (n’oublions pas qu’au Brésil, ce sont souvent les églises qui assurent l’aide sociale là où l’Etat est « absent » – Je renvoie à ce titre les lecteurs à la thèse que j’élabore actuellement sur le sujet). Parfois comparées à de grandes campagnes de marketing, ces mesures pourraient paraître choquantes à nos yeux d’Européens baignés dans une tradition de sacro-sainte laïcité républicaine… Au Brésil, elles ne sont que le reflet d’une profonde religiosité, solidement ancrée, et qui a su se renouveler et s’adapter à son siècle, contre-disant ainsi les prophéties des sociologues occidentaux de la « sécularisation » qui prédisaient dans les années 1970 « la fin du religieux ».

Kaká, Star brésilienne du football mondial et missionnaire de l’Eglise Renascer après la victoire en Coupe des Confédérations 2009 – « J’appartiens à Jésus »

Le « renouveau charismatique » d’un catholicisme en péril

La capacité d’adaptation et de rénovation, parlons-en justement. Car si le Catholicisme traditionnel  (n’oublions pas que le Brésil reste le premier pays catholique au monde avec 130 millions de fidèles) connait des heures difficiles (toujours moins de fidèles pratiquants et de vocations pour les encadrer), certains courants en son sein sont en plein essor. C’est le cas de la « Rénovation Charismatique Catholique ». Un mouvement officiellement lié à l’Eglise catholique apostolique romaine, mais qui a su s’en détacher dans la pratique en incorporant, dans ses cultes, ce qui fait le succès des Eglises pentecôtistes : les chants et danses Rock-Pop-Gospel (accompagnés de véritables groupes de rock), l’accent mis sur les dons de l’Esprit (guérisons spectaculaires, don des langues, voire même dans des cas plus rares, exorcismes), l’implication et la mobilisation des jeunes (les journées mondiales de la jeunesse auront lieu à Rio en 2013), et un discours de « dé-médiation » du religieux, c’est à dire de relation directe avec la divinité (notamment à travers l’entrée en transe).

L’Eglise Universelle du Royaume de Dieu bâtit actuellement à São Paulo une réplique de l’ancien temple de Salomon à Jérusalem. Celui-ci, grand comme 16 stades de foot, pourra accueillir 13.000 fidèles

Ce que l’on observe au Brésil, on l’observe également au Guatemala, au Pérou ou au Chili. En fait, c’est toute l’Amérique latine qui fait aujourd’hui mentir ceux qui prédisaient, dans la lignée de Max Weber, un « désenchantement du monde ». Si l’on peut considérer que celui-ci a bien eu lieu en Europe (et encore, on constate aujourd’hui que ce postulat est largement remis en question),  l’Amérique latine, l’Afrique, le Moyen-Orient et même les Etats-Unis, nous rappellent qu’en terme de religiosité dans le monde, l’Europe est davantage « l’exception que la règle ».

A la reconquête des favelas

novembre 14, 2011

Les favelas, ces bidonvilles construits à flanc de colline, à deux pas des quartiers aisés, par les migrants du Nord venus chercher une situation plus favorable dans les grandes capitales du Sud-Est (Rio de Janeiro, São Paulo, Belo Horizonte notamment) sont le symbole d’un Brésil qui reste encore profondément inégalitaire.

Champion latino-américain des inégalités dans la répartition des revenus jusqu’au début des années 2000, le Brésil, en triplant le montant du salaire minimum, en améliorant l’accès à l’emploi formel (et donc à la couverture sociale) et en mettant en place de nombreux programme de redistribution de revenu a pourtant réussi, ces dix dernières années, à améliorer de manière sensible la situation de 30 millions de pauvres, entrés dans la « classe moyenne ». Mais paradoxalement, le nombre des favelas et de leurs habitants n’a fait qu’augmenter notamment à Rio de Janeiro où l’on trouve les plus peuplées d’entre-elles, comme la favela Rocinha qui compterait jusqu’à 150.000 habitants.

A deux pas de l’opulente plage d’Ipanema, les favelas Rocinha et Vidigal – Photo prise par l’auteur 2010

Une « guerre » déclarée aux trafiquants

Édifiées sans autorisations dans des zones difficiles d’accès, et ne bénéficiant, jusqu’à des périodes récentes, d’aucun accès à l’eau potable, à l’électricité ou de système d’évacuation des eaux et déchets, les favelas échappent le plus souvent au contrôle de l’État. Elles forment ainsi des communautés autarciques où les trafiquants de drogue, qui y trouvent refuge, édictent leurs propres lois, créent leurs propres systèmes d’entraide sociale et de sécurité pour s’attirer la sympathie des habitants en échange de leur silence. Les barons de la drogue consacrent également une part non-négligeable de leurs considérables revenus à soudoyer une police mal-rémunérée (et au sein de laquelle beaucoup sont désireux d’arrondir leurs fins de mois), assurant ainsi la tranquillité de leurs activités illicites.

Mais depuis quelques années maintenant, le gouvernement est bien décidé à reprendre le contrôle de ces zones de « non-droit ». C’est notamment le cas de Rio de Janeiro où le gouverneur Sergio Cabral a déclaré depuis 2003 une guerre sans merci aux cartels, et le terme de « guerre » n’est ici pas exagéré. Des moyens phénoménaux sont ainsi mis en œuvre : formation de commandos d’élite, utilisation de tanks et de blindés pour infiltrer les zones sensibles, recours à des hélicoptères etc. Les interventions des commandos de la Police militaire dans les favelas cariocas n’ont rien à envier aux guerres de rues de Bagdad ou de Kaboul.

Alors qu’elle s’apprête à recevoir une série d’évènement de dimension mondiale : la conférence de l’ONU sur le développement durable en 2012, les Journées Mondiales de la Jeunesse en 2013, la Coupe du Monde de Football en 2014 ou encore les Jeux Olympiques de 2016; la ville de Rio de Janeiro se doit de donner au monde des gages de sa sécurité. Parvenir à pacifier ses favelas serait en effet un signe fort en ce sens.

On ne s’étonnera donc pas que dans la nuit du dimanche 13 novembre, une opération d’une ampleur inédite, baptisée « Choc de Paix » ait visé à reprendre le contrôle de plusieurs favelas parmi lesquelles l’immense « Rocinha ». Pas moins de 3.000 policiers ont été mobilisés pour l’occasion et le gouvernement s’est félicité que l’opération se soit déroulée sans véritable résistance de la part des trafiquants, dont au moins cinq grands chefs ont été capturés. Leurs interpellations, dans d’immense villas équipées de piscines, jacuzzis ou de salles de musculation dernier cri,  bâties au milieu de la pauvreté des favelas, témoignent de toute la démesure rencontrée au sein de ces zones sensibles.

Opération « Choc de Paix » du 13 novembre 2011 – Derrière le trophée de la Coupe du Monde qui aura lieu à Rio en 2014
Photo Fabio MOTTA/AE – Estadão 

Quel avenir pour les favelas ?

L’opération « Choc de Paix » a notamment été un succès car,  contrairement à certaines missions précédentes, elle s’est déroulée relativement pacifiquement, notamment en distribuant des tracts invitant la population à dénoncer anonymement les chefs de la drogue dans leurs quartiers. Cette approche moins militarisée a en effet été privilégiée ces derniers temps, notamment à travers le développement des UPP, Unités de Police Pacificatrices. Le concept est simple : rapprocher la population de la police en confiant à celle-ci a mise en œuvre de politiques sociales au sein des favelas. Aujourd’hui, 280.000 favelados bénéficieraient de ces programmes, dont l’objectif est clairement pour l’État, de reprendre la main sur ces zones qui lui échappent depuis des décennies.

Toutefois, si ces mesures, tout comme l’opération « Choc de Paix » de ce week-end, rencontrent effectivement un certain succès, le défi des « favelas » reste immense au Brésil. Sans même parler des énormes préoccupations en terme de questions sanitaires (certaines favelas sont construites sur des décharges!), sociales, environnementales ou urbaines, débarrasser les favelas de leurs trafiquants ne résoudra pas entièrement la question du contrôle et de la sécurité de ces « villes invisibles ». En effet, un autre ennemi les ronge : les Milices. Bien accueillies dans un premier temps car elles devaient en finir avec le règne des trafiquants, elles ont progressivement pris le contrôle des favelas installant de fait, une nouvelle forme de terreur. Les miliciens contrôlent et font payer très cher, arme en main, l’accès à l’eau, à l’électricité ou à la télévision aux habitants des morros (collines). Elles représentent un défi d’autant plus grand pour la pacification des favelas qu’elles sont particulièrement difficiles à combattre du fait qu’elles sont principalement composées de militaires et de policiers corrompus. Elles contrôleraient aujourd’hui 96 favelas à Rio.

Mais n’oublions pas que ces dix dernières années, environ 10 millions de brésiliens sont parvenus à quitter les favelas grâce à l’amélioration de leur situation économique. En fait, de l’avis de nombreux spécialistes, le Brésil ne parviendra pas à faire mentir les prévisions des Nations Unies (qui prévoient qu’en 2020, le pays comptera 55 millions de favelados) s’il n’ajoute à sa pacification militaire, une pacification socio-économique des favelas.

Le temps presse, les caméras du monde entier seront bientôt fixées sur la belle Rio de Janeiro et sur ses morros.

Objectif Transparence

octobre 27, 2011

Ces derniers temps, le Brésil fait l’objet d’une des pires séries de scandales de corruption depuis son retour à la démocratie dans les années 1980. Un phénomène que notre blog a cherché à décrypter lors de précédents billets auxquels nous renvoyons nos lecteurs (« Corruption l’affaire de tous », « Les Amendements au Budget Fédéral« , « Le Cri des Exclus« ). La démission forcée la nuit dernière d’un nouveau ministre, Orlando Silva, suite à une multitude d’accusations de divers détournements de fonds publics a de nouveau mis le pays en émoi.

La renonciation d’Orlando Silva qui exerçait le poste de Ministre des Sports depuis 2006, et qui jouait de ce fait un rôle majeur dans l’organisation du Mondial 2014 et des JO de Rio en 2016, est la cinquième du genre en à peine 10 mois de mandat pour la Présidente Dilma Rousseff. La « faxina », ce grand ménage voulu par la Présidente, s’avère sans pitié au point que la présomption d’innocence des accusés est souvent bafouée (Il ne s’est écoulé qu’une dizaine de jours entre la publication des accusations par l’hebdomadaire Veja et la démission du Ministre sans que celui-ci ait encore fait l’objet d’une enquête judiciaire).

Mais si le renoncement de Silva a fait le buzz ces dernières heures, un autre fait d’actualité complètement lié au premier doit aussi retenir notre attention : le vote mardi dernier par le congrès de la Loi d’Accès à l’Information Publique. Cette loi, présentée par l’ex-président Lula, et qui circulait dans les chambres depuis avril 2010, vient consacrer le principe de la transparence dans les affaires publiques. Elle vient compléter la Loi de Transparence de 2009 qui oblige toutes les administrations publiques à publier en ligne l’utilisation qu’elles font des ressources publiques (voir le Portail de Transparence). La loi votée mardi dernier contient pour sa part un ensemble de mesure visant à faciliter l’accès à un ensemble des documents jugés « top-secrets » et jusqu’alors inaccessibles au grand public. Elle établit également un programme de formation des fonctionnaires à la transparence afin « d’en finir avec la culture du secret et de l’opacité » de l’Etat brésilien.

« Transparence  » – Droits réservés – Alejandro Santos

Fait particulièrement intéressant, le principal opposant à cette loi n’était autre que Fernando Collor de Melo, l’ancien Président de la République, aujourd’hui sénateur de l’état d’Alagoas. Élu en 1990, Collor de Melo a fait en 1992 l’objet d’une procédure d’impeachment (une mesure permettant au congrès de voter la destitution d’un Président en cas faits graves, ici de trafic d’influence et de corruption) qui, vôtée par 441 députés, obligea Collor de Melo à démissionner dans la foulée. Vingt ans plus tard (et alors que les brésiliens l’ont tout de même réélu comme Sénateur !), c’est lui, le seul Président de la République brésilienne destitué pour corruption depuis le retour de la démocratie, qui cherchait à empêcher l’adoption de cette Loi d’accès à l’information publique…Pas étonnant donc que la loi ait été adoptée.

On répète souvent au Brésil que la corruption n’a pas véritablement augmenté ces dernières années, mais que c’est la qualité du contrôle, la visibilité des accusations et l’accès aux informations révélatrices qui se sont accrus. Le cas Orlando Silva en est un parfait exemple.

Dilma Rousseff, qui était il y a quelques semaines à New York pour présenter aux côtés de Barack Obama un grand programme international sur la Transparence, cherche on le sait, à se distinguer de ses prédécesseurs et notamment de Lula dont on n’a cessé de dire qu’elle n’était que la marionnette. Dans ce sens, sa stratégie semble aujourd’hui claire, faire de la lutte contre la corruption et de l’avènement d’une « culture de la transparence » son principal cheval de bataille. Rien ne semble pour l’instant lui faire obstacle.

Les « Amendements » au Budget Fédéral : Une question délicate

octobre 19, 2011

C’est une des spécificités de la politique brésilienne: chaque année, les sénateurs et députés fédéraux (élus au niveau national donc), disposent tous d’un droit d’amendement au budget fédéral (on parle en portugais d’emendas parlamentares). Très concrètement, ce mécanisme permet aux élus de réorienter certaines dépenses, et de disposer de fonds publics importants, notamment afin de réaliser des projets jugés prioritaires dans leurs circonscriptions respectives. En 2011, le montant alloué à chaque parlementaire s’élève à environ 13 millions de réals (5,7 millions d’euros). Considérée comme emblématique d’une démocratie plus « directe », voulue par l’ensemble de la classe politique brésilienne, le poids des emendas n’a cessé de s’accroître ces 6 dernières années. Il représente en 2011 environ 6 milliards de réals (2,6 milliards d’euros) dans le budget fédéral brésilien.

Du coup, dans leurs fiefs respectifs les parlementaires sont, chaque année, les cibles d’une multitude de propositions en tout genre, chacun voyant dans cette manne l’occasion rêvée de réaliser ses projets, en échange d’un simple appui politique. Construction d’écoles, d’hôpitaux ou de routes, ou encore réalisation de projets sociaux d’ONG ou de fondations diverses, les potentiels bénéficiaires ne manquent pas. Pour les élus, c’est à la fois une manière de démontrer publiquement leur capacité à agir concrètement dans la vie de leurs concitoyens, mais c’est également pour eux une occasion unique de s’attirer les faveurs de personnalités et d’organisations influentes dans leur région, susceptibles de les aider à renforcer leur base électorale. Comme nous le remarquions dans un billet précédent sur le lobbying, la différence est parfois fine au Brésil entre « démocratie directe » et « clientélisme ».

Mais plus problématique encore, ces emendas sont régulièrement citées dans les diverses affaires de corruption qui minent le pays, et qui ont récemment abouti à la démission de quatre ministres (un cinquième, Orlanda Silva, ministre des sports pourrait en faire également les frais dans les tous prochains jours). On ne compte plus en effet le nombre d’affaires où des parlementaires se sont vus accusés de financer par ce biais des ONG fantoches, liées à leurs partis ou à leurs intérêts personnels. Comme ce fût le cas en 2006 avec l’affaire de la « mafia des ambulances », où des fonds octroyés à des municipes pour améliorer les infrastructures sanitaires via emendas, servaient en fait à enrichir les parlementaires impliqués.

Il n’est donc pas étonnant que de nombreuses mesures de contrôle et de transparence aient été imposées à ces mécanismes (voir par exemple le site suivant mis en place par le Sénat). De leurs côté, les parlementaires se plaignent de ne jamais pouvoir véritablement utiliser, dans la pratique, la totalité de fonds qui leur sont théoriquement alloués par la loi. Car en définitive, c’est le pouvoir exécutif qui s’assure de la bonne réalisation du Budget fédéral. Mais n’est-ce pas ainsi une manière d’éviter les dérives ?

Malgré tout, cette mesure demeure très populaire car elle sert aussi beaucoup de nobles causes, il faut le souligner. Et ce, souvent avec plus de rapidité que la lente bureaucratie des institutions publiques. Divers projets de loi ont d’ailleurs été déposés pour faire passer l’allocation de chaque parlementaire de 13 à 15 voire même 20 millions de réals, sans que cela provoque le moindre remous. De son côté, l’exécutif qui se voit ainsi « dépossédé », tente régulièrement d’en réduire l’importance, mais sans grand succès. Le montant des emendas a ainsi progressé de 370% depuis 2005 quand l’inflation elle, n’a augmenté « que » de 34%.

Pas sûr néanmoins que le mécanisme des emendas reste longtemps en l’état. Car avec la guerre féroce que mène actuellement la Présidente Dilma Rousseff contre la corruption, il ne serait pas étonnant de voire prochainement ce système d’emendas, si souvent mis en cause lorsqu’il s’agit de scandales de corruption au Brésilréformé en profondeur. Une chose est sûre, au Brésil, démocratie « directe » et lutte contre la corruption ne font pas toujours bon ménage.

A Mille Jours de la Coupe…

octobre 5, 2011

Dans un peu moins de mille jours le Brésil, la terre de Futebol par excellence, accueillera pour la deuxième fois de son histoire, la Coupe du Monde de Football. Si la première édition s’était soldée par un échec retentissant en finale contre le petit voisin Uruguayen, dans son stade mythique de Rio: le Maracanã, créé pour l’occasion, le Brésil espère que l’édition 2014 lui sourira davantage. Pourtant, la réalisation de cet évènement planétaire pose d’ors et déjà un certains nombre de problèmes et défis de taille à la nation auriverde, et nous ne parlons pas ici que du jeu de son équipe (lui aussi source de grands défis actuellement!).

Le grand défi des Infrastructures

Parlons des stades tout d’abord. Comme pour tout évènement sportif de cette ampleur, la création ou la rénovation des stades dans les délais est toujours source de problèmes et de multiples pressions intérieures aussi bien qu’extérieures. Lorsque la FIFA annonce en octobre 2007 que le Brésil accueillera l’évènement en 2014, la totalité des 12 villes hôtes ne disposent pas, en réalité, de stades conformes. Elles vont ainsi toutes devoir, soit entièrement rénover leurs infrastructures (pour 6 d’entre eux, comme le Maracanã de Rio qui date, nous l’avons dit, de 1950), soit les monter de toute pièce (c’est le cas des 6 autres, comme à Brasilia, Manaus en Amazonie ou à São Paulo)! Pour rassurer la FIFA et les journalistes du monde entier, la Présidente Dilma Rousseff, fait régulièrement des déclarations assurant que les travaux avancent et que tout sera prêt dans les temps. Rarement a-t-on vu un Chef d’Etat si engagé sur le sujet. Dans un souci de transparence, le site internet officiel de la Coupe 2014 affiche d’ailleurs en temps réel l’avancement des travaux en distribuant des cartons jaunes ou rouge lorsque les travaux d’un stade prennent du retard (http://www.copa2014.org.br/andamento-obras/). Des retards notamment dus à une série de grèves sur plusieurs chantiers comme celui du Maracanã justement ou du Stade Mineirão de Belo Horizonte.

L’autre grande polémique liée aux stades est celle du coût des travaux, régulièrement réévalué à la hausse et que beaucoup jugent démesuré; ce qui alimente bien évidemment les soupçons de corruption. Ainsi, le nouveau stade Itaquerão de São Paulo, qui servira ensuite à l’équipe paulista du Corinthians coutera 920 millions de réals (400 millions d’euros) pour 65.000 places. Les journalistes n’ont pas manqué de faire remarquer que c’était près de quatre fois le prix du nouveau stade de la Juventus de Turin inauguré en Septembre (105 millions d’euros pour 41.000 places) !

L’autre grand chantier de la préparation de cette coupe du monde est le transport aérien. La plupart des aéroports brésiliens ont en effet été construits avant la fin de la seconde guerre mondiale et sont souvent montrés du doigt, d’une part pour leur capacité limité (plusieurs d’entre eux sont déjà saturés en 2011 alors que le trafic aérien ne cesse d’augmenter), et d’autre part pour leur état assez vétuste et indigne du rang de 7ème puissance économique mondiale. Là aussi, les travaux à réaliser sont colossaux et leur avancée préoccupe les spécialistes.

Une « Loi Générale » pour  la Coupe du Monde 2014

Alors pour s’assurer de la bonne avancée des travaux et pour motiver les investissements publics et privés, le gouvernement brésilien cherche actuellement à faire voter une Loi Générale de la Coupe du Monde 2014. Celle-ci offrira donc un certain nombre d’exemptions d’impôts et de charges fiscales aux entreprises engagées, mais elle fixera aussi les grandes règles du déroulement de l’évènement en permettant par exemple aux villes-hôtes de déclarer férié les jours de matchs. Toutefois, en cherchant aussi à encadrer la répartition des droits TVs (qui atteignent des sommes astronomiques), ce projet de loi actuellement en discussion au congrès, s’est attiré les foudres d’une FIFA avare de son bien. Dilma Rousseff et son ministre des sports Orlando Silva étaient justement en Europe cette semaine pour tenter, entre autre, de désamorcer la polémique auprès de l’institution reine du football mondial.
On le voit donc, l’organisation de cette Coupe du Monde, que les brésiliens attendent bien évidemment avec impatience, est parsemée d’embûches et de nombreux défis. Mais c’est aussi pour le Brésil une occasion unique (avec les Jeux Olympiques de Rio en 2016) de montrer au Monde les progrès incontestables qu’a réalisé cette grande nation ces dernières décennies. Toutefois, ne nous méprenons pas, cette Coupe du Monde, au delà de toutes ses retombées économiques et médiatiques, ne sera un succès que si la Selecção (nom de l’équipe nationale) parvient à laver l’affront de 1950 en reprenant, à la maison, ce Graal qui lui échappe depuis 2002 !