Archive for août 2011

Violences au Brésil : Entre justice et impunité

août 29, 2011

478.369. C’est le nombre d’homicides perpétrés entre 1999 et 2008 au Brésil, soit une moyenne annuelle de près de 48.000 meurtres. L’équivalent de tous les habitants de la ville de Vincennes assassinés chaque année. Un chiffre particulièrement alarmant qui avait pourtant eut tendance à chuter ces dernières années. Il repart tristement à la hausse depuis 2006 et l’extrême violence reste un problème structurel au Brésil. Une véritable épidémie qui aurait coûté en 2004, d’après une étude de l’Institut de recherche économique appliquée (IPEA), environ 5,08% du PIB national soit 92,2 milliards de réals (40 milliards d’euros) au pays. L’équivalent de 6 programmes « Bolsa Familia » (voir notre billet sur la pauvreté) ! L’assassinat, le 12 août dernier à Rio, de la juge Patrícia Acioli, mère de deux enfants et réputée particulièrement intransigeante envers le crime organisé, est la dernière tragédie en date d’un Brésil dépassé par l’ampleur de cette violence qui le meurtrit chaque jour un peu plus.

Violence à Rio de Janeiro – « Gilet pare-balles »

Une violence multiforme et généralisée

Une violence qui, comme ailleurs, revêt les formes les plus diverses mais avec ici une fréquence et une intensité inouïe. La violence urbaine des gangs qui sévissent dans les favelas des grandes métropoles, largement liée au trafic de drogue, en est la forme la plus visible et la plus médiatisée. La consommation de crack (dérivé de cocaïne très bon marché qui a envahi le pays) a en effet explosé ces dernières années, notamment au sein d’une classe moyenne grandissante, et commence de fait à émerger (un peu tard sans doute) sur l’agenda politique comme un véritable fléau de santé et de sécurité publique. Si les autorités ont tendance à minimiser les chiffres, les « communautés thérapeutiques », ces associations et ONGs volontaires d’aide à la désintoxication et à la réintégration des toxicomanes (qui sont dans leur immense majorité liées aux églises catholiques et évangéliques), affirment-elles que pas moins de 2 millions de brésiliens sont aujourd’hui atteints par cette plaie.

Mais le Brésil est aussi victime d’autres formes de violence tout aussi graves. Les violences conjugales, la torture en milieu carcéral, le travail infantile ou forcé, le harcèlement scolaire (appelé Bullying au Brésil), ou encore les bavures policières, font elles aussi la une des journaux. Toutes les deux minutes, 5 femmes brésiliennes sont victimes de violence au sein de leurs foyers. Dans l’état de Rio de Janeiro, entre janvier et juin 2008, 757 personnes (soit 4 par jour) décédaient suites à des interventions « musclées » d’une police qui peine à se défaire de son image corrompue. En 2008 toujours, l’ONG Human Rights Watch présentait un rapport dénonçant la pratique fréquente de la torture dans les prisons brésiliennes, lesquelles accueillaient à cette date pas moins de 440.000 détenus (soit une augmentation de 40% en 5 ans). Toutes les tranches d’âges et toutes les couches de la population sont affectées par cette violence omniprésente.

Violence et pauvreté

Si la quasi totalité des politiques publiques sécuritaires ont été au Brésil des échecs cuisants, c’est notamment parce qu’elles ont presque toujours consisté à réprimer le mal, plutôt qu’à le prévenir. Une conception de la sécurité publique qui semble toutefois évoluer depuis une dizaine d’année. En effet, en faisant de la lutte contre la misère et la pauvreté (qui on le voit sur ce graphique sont la première cause de violence perçue par la société) le principal de ses objectifs, les gouvernements de Lula et aujourd’hui de Dilma Rousseff cherchent à attaquer le fléau de l’insécurité à la source, en amont plutôt qu’en aval, avec ce raisonnement simple mais difficilement contestable : un jeune qui étudie au lycée avec la perspective d’une vie heureuse et confortable aura une propension moins grande à aller vendre de la drogue au sein du gang de la favela du coin. Mais cette politique à long terme mettra du temps à faire ses preuves et à réduire durablement la violence du pays. Et la population brésilienne, qui a déjà trop souffert, veut des résultats immédiais.

Le triste constat de l’impunité

Ainsi, la société civile, au travers d’une multitude d’associations de victimes, de front parlementaires et autres groupes de pressions, lutte ardemment pour une justice plus efficace et plus équitable. On a trop souvent ici le sentiment que les petits délits sont sanctionnés de façon disproportionnée, tandis que les crimes de grande ampleur restent souvent impunis. Une impunité face à laquelle la jeune démocratie brésilienne peine à lutter efficacement. La corruption, qui empoisonne aussi bien l’ensemble de l’appareil d’Etat que la société civile et qui coute chaque année au pays près de 70 milliards de réals (32 milliards d’euros), est peut-être la manifestation la plus flagrante de cette impunité ambiante. Après tout, le Brésil n’a jamais jugé les responsables des crimes de sa dictature (1964-1985), laquelle a prit fin il y a maintenant plus de 25 ans.

Eliott Mourier

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Le Lobbying brésilien : Clientélisme ou Démocratie directe ?

août 16, 2011

Le Congrès National Brésilien est original à bien des égards. Le fait que les deux chambres, le Sénat (Senado Federal) et la Chambre des Députés (Câmara dos deputados), s’y trouvent côte à côte n’est déjà, en soi, pas courant. L’architecture de l’édifice, pensée par le célèbre architecte brésilien Oscar Niemeyer, l’est encore moins: L’édifice placé au centre de la Place des Trois Pouvoirs de la capitale, est ainsi composé de deux coupoles sous lesquelles se trouvent les chambres. Le Sénat se situe sous la coupole fermée, symbolisant un côté plus conservateur et garant de la tradition républicaine; tandis que la Chambre des députés elle, se situe sous la coupole ouverte, symbolisant une ouverture sur le peuple et la reception d’idées nouvelles.

L’originalité de ce Parlement réside également dans sa composition, particulièrement représentative de la société brésilienne. On y découvre ainsi des parlementaires de toutes les origines ethniques (européens, afro-descendants, indigènes, asiatiques…), mais aussi, et c’est sûrement le plus surprenant, de toutes les catégories socio-professionnelles! Des politiciens de carrière, avocats et hauts-fonctionnaires bien évidemment, mais aussi des pasteurs (il y en a des dizaines), des joueurs de football (notamment le champion du monde Romario) ou encore des Clowns (le député Tiririca de São Paulo!) !

Mais il y a encore une chose qui rend le Congrès brésilien particulièrement atypique, c’est la pratique traditionnelle et universelle du lobbying. Rappelons pour les plus jeunes de nos lecteurs, que le lobbying se définit comme la tentative, d’une personne ou d’un groupe avec des intérêts propres, d’influencer le processus d’élaboration et de décision d’une loi qui touche ses intérêts. Plus concrètement, il s’agit d’aller voir un député ou un sénateur (généralement celui qu’a élu notre circonscription et pour lequel on pourrait éventuellement voter de nouveau), et de le convaincre de voter telle ou telle loi, de la modifier ou au contraire de s’y opposer. Le terme de lobby lui même, désignait à l’origine les couloirs ou les pièces du parlement britannique où les « groupes de pression » comme on les appelle aussi, venait converser avec les parlementaires.

Si la pratique du lobbying est généralisée dans nos démocraties, elle revêt au Brésil et à Brasilia notamment, un caractère tout à fait particulier et des plus intéressants. Si vous vous rendez un jour au congrès brésilien, vous serez surpris de voir dans les couloirs une foule de visiteurs de tous les horizons, lesquels pour rentrer, n’ont qu’à montrer une pièce d’identité. Vous verrez ensuite ces visiteurs, seuls ou en petit groupe, aller de cabinet (de député ou sénateur) en cabinet pour rencontrer directement et personnellement l’élu dans un bref entretien d’une dizaine de minute. Des pompiers cherchant une augmentation de salaire, un groupe d’enseignants demandant plus de moyens pour l’éducation publique, un prêtre catholique suppliant une aide pour une oeuvre de charité ou encore un couple homosexuel exigeant la légalisation de leur union, le défilé est incessant. Même une simple mère célibataire dans le besoin peut venir trouver son député pour que celui-ci active son réseau et l’aide à obtenir une place en crèche pour son bébé.

Si cela peut surprendre le démocrate européen, au Brésil, cette tradition est au fondement même d’une démocratie que les Brésiliens veulent proche des électeurs, une démocratie presque « directe » que Rousseau, au XVIIIème siècle, appelait des ses voeux quand il recommandait que le peuple vote directement les lois, sans intermédiaire. Certains, critiques, diront péjorativement que cela n’est que « clientélisme », c’est à dire l’octroi à un électeur potentiel d’un bénéfice direct, en échange de son vote. Ou encore, que c’est une forme de « paternalisme politique », le parlementaire se présentant comme un « Père » bienveillant auprès des électeurs. Mais les Brésiliens répondent pour leur part, que c’est le moyen pour les élus d’être toujours à l’écoute de la population et de rester proche des attentes et des besoins de leurs électeurs (nos élus français n’oublient-ils pas souvent ces fondamentaux?). C’est aussi pour eux une façon de réaliser en pratique la « très à la mode » démocratie « participative », dont le Brésil est un des plus fier représentant (notamment à travers les « budgets municipaux participatifs » où tous les citoyens sont invités à collaborer).

Alors, clientélisme ou approfondissement de la démocratie ? Chacun est libre de se faire sa propre opinion. Les Brésiliens eux, ont choisi depuis longtemps.

L’Éducation : une vitrine sur l’inégalité

août 9, 2011

L’un des grands chantiers du Brésil de ce début de XXIème siècle reste sans conteste l’éducation. Lors de la dernière campagne présidentielle, il y a tout juste un an, le sujet avait d’ailleurs monopolisé les débats télévisés organisés entre les principaux candidats. Si d’énormes progrès ont été faits durant la dernière décennie, le constat est encore aujourd’hui assez alarmant, surtout dans l’enseignement public « fondamental » (de 6 à 14 ans).

Si 99% des enfants brésiliens sont aujourd’hui scolarisés, c’est bien la qualité de l’enseignement, du suivi et des infrastructures qui pose problème. Un rapport de l’UNESCO de 2010 dénonçait ainsi un taux de redoublement record de 18,7% (le plus élevé d’Amérique Latine), alors que la moyenne mondiale se situe, elle, à 2,9%. Le système éducatif brésilien est aussi grandement fragilisé par l’absentéisme et l’abandon scolaire, 13,8% des enfants brésiliens abandonnant l’école dès la première année d’enseignement primaire. Une étude rapporte également que les brésiliens étudient en moyenne 6,9 ans, contre 12 aux USA ou 11 en Corée. Conséquence des lacunes de l’éducation brésilienne : En 2007, il y avait encore 14 millions d’analphabètes dans le pays, soit environ 10% de la population de plus de 14 ans. Un chiffre difficile à assumer pour un pays qui recherche activement le statut de pays développé. Le rapport de l’UNESCO plaçait ainsi le Brésil au 88ème rang d’un classement de 128 pays, alors que rappelons-le, il est la 7ème puissance économique mondiale. Et pour finir ce triste panorama, une projection affirme qu’à ce rythme, le Brésil n’attendra le niveau d’éducation actuel des pays du Nord qu’en 2036 !

Mais soulignons-le tout de suite, c’est surtout l’enseignement public, le seul accessible aux classes les plus défavorisées, qui pose problème au Brésil. Le manque d’infrastructures publiques (notamment en zone rurale, à l’intérieur du pays ou en Amazonie) et leur vétusté sont criants; les salaires des enseignants sont misérables et n’incitent pas au professionalisme; et les parents des familles pauvres ne jouent le plus souvent aucun rôle dans la scolarité de leurs enfants.

Pourtant l’État Brésilien et notamment le puissant Ministère de l’Éducation ont multiplié, ces dernières années, les programmes interventionnistes pour tenter d’améliorer la situation. Le fameux programme de la Bolsa Familia permet aux familles démunies de toucher un complément de revenu en échange de l’assiduité scolaire de leurs enfants. Toutefois, beaucoup constatent que dans la pratique, le contrôle de l’assiduité reste assez lâche et peu efficace. Un autre programme du Ministère de l’Éducation a vu le jour en 2008, sous le nom de Mobilisation Sociale pour l’Éducation. Son principal objectif étant de mobiliser et de former un grand contingent de volontaires (en s’associant notamment aux Églises Catholiques et Évangéliques très présentes sur l’ensemble du territoire, notamment là où l’Etat est absent), avec pour but de former les parents à leurs responsabilités vis à vis de la scolarité de leurs enfants. On enseigne ainsi aux parents à demander à leurs enfants ce qu’ils ont appris à l’école dans la journée, à s’assurer qu’ils font bien leurs devoirs, à faire en sorte qu’ils arrivent à l’heure le matin ou encore à faire connaissance avec les enseignants. Toute une série d’actions qui peuvent paraître banales, mais qui sont loin d’être évidentes au sein des familles les moins aisées. Notons enfin que le gouvernement a prévu de faire passer le budget de l’Éducation de 4,3% du PIB en 2007, à 7% en 2020, une mesure toutefois considérée par les spécialistes comme largement insuffisante vu l’ampleur des besoins actuels.

L’éducation privée, en revanche, se porte particulièrement bien. Autrefois monopolisée par les congrégations catholiques (notamment salésienne), elle a connu depuis l’ère néolibérale des années 1990 un boom et une diversification sans précédents et représente aujourd’hui 13% de l’éducation du pays. Si la qualité de l’enseignement privé est indéniablement bien meilleure que celle du public, celui-ci n’est accessible qu’aux classes moyennes et aisées, pratiquant des tarifs inabordables pour une majorité de la population.

Seules les universités publiques bénéficient d’une meilleur côtes que leurs homologues privées et pour permettre aux plus démunis d’y avoir accès, l’Etat a mis en oeuvre des systèmes de bourses publiques (comme le Pro-Uni). Mais une fois encore, la grande sélectivité de niveau pratiquée par les universités publiques rend en réalité celles-ci tout aussi inaccessibles aux plus humbles. Ces derniers étant défavorisés d’entrée de jeu du fait de leur enseignement primaire et secondaire public de piètre qualité.

Le système éducatif brésilien est donc pris dans un cercle vicieux, duquel seule une amélioration substantielle de l’éducation fondamentale semble être à même de le sortir. On le sait, une éducation nationale de qualité est à la fois la source du progrès et de la richesse d’un pays, mais elle en est également le principal atténuateur d’inégalités.

Pour le moment au Brésil, elle n’en est encore que le triste reflet.

E.M.