Archive for the ‘Pauvreté’ Category

Les défis du Troisième Secteur

mai 16, 2012

Si l’on connait bien le « premier » secteur – le secteur public-, tout comme le « deuxième » secteur – le secteur privé à but lucratif-, on connait beaucoup moins le « troisième » secteur, qui regroupe lui l’ensemble des entités à but non-lucratif et qui constituent pourtant en Europe comme au Brésil un part tout à fait considérable de l’Économie.

Au Brésil, ce troisième secteur, principalement composé d’associations, de fondations, d’ONG et d’une foule d’autres entités à vocation principalement humanitaire et sociale, compte pas moins de 500.000 organisations enregistrées, lesquelles emploient plus de 2,9 millions de brésiliens (6,7% du marché du travail). Hôpitaux Philanthropiques, Écoles, Crèches, Soupes Populaires, Centres de Formation Professionnelle, de Recherche d’Emploi, ou encore de Traitement de la Dépendance pour les Toxicomanes, tous les domaines de la vie sociale et économique des brésiliens sont investis par ces entités à but non-lucratif.

Dans un pays comme le Brésil où les services publics ne sont souvent pas à la hauteur ou tout simplement inaccessibles à certaines populations reculées (Amazonie) ou marginalisées (habitants de favelas); et où l’offre de service privée est le plus souvent inaccessible aux plus démunis; l’oeuvre réalisée par ces organisations volontaires et leurs bénévoles est perçue comme indispensable.

Une enquête IBOPE de 2011 montre que 25% des brésiliens déclarent être ou avoir été dans le passé « volontaire » dans l’une de ces organisations du troisième secteur. Autrefois plutôt le fait des classes aisées et éduquées, le volontariat tend à se démocratiser ces dernières années. L’étude montre aussi que 49% des volontaires le sont dans des institutions « religieuses », ce qui montre à la fois la nature très « confessionnelle » du troisième secteur brésilien et la prégnance des motivations religieuses aux yeux des bénévoles. Les orphelinats et abris pour adolescents du système public sont ainsi par exemple gérés pour 70% d’entre eux, par des structures confessionnelles (IPEA).

Mais il est bien loin le temps où le Brésil constituait l’une des principales destinations de la générosité de donateurs du Nord, et aujourd’hui, nombre de ces organisations font face à de sérieux problèmes de financement. De plus, les Brésiliens, pourtant réputés pour leur main sur le coeur, ne sont pas très coutumiers des dons aux organismes volontaires (il faut dire que les incitations de l’Etat sont minimes de ce point de vue). Certaines parviennent toutefois à tirer leur épingle du jeu en obtenant des partenariats avec les pouvoirs publics. Particulièrement contraignants, puisque les organisations volontaires doivent dès lors se conformer à un cadre technique et légal particulièrement complexe (qui implique des rénovations de bâtiments, l’embauche de professionnels etc.), ces partenariats ne constituent pourtant pas toujours le remède financier espéré. La participation des pouvoirs publics étant souvent, au final, moindre que promise et presque systématiquement sujette à des retards très préjudiciables pour ces organismes. Les volontaires n’ayant alors plus d’autres options que de mettre la main à la poche ou bien la clé sous le paillasson.

Si l’Etat brésilien reconnait l’importance et la nécessité de l’oeuvre du troisième secteur, il reste réticent à l’idée de le financer, du fait d’un certain climat de suspicion engendré par quelques scandales d’ONG fantoches ayant détourné, encore tout récemment, des millions de réals des caisses publiques. Mais si la « Filoutropie » est une réalité, elle ne doit pas être confondue avec le vaste univers  de la « Philanthropie » et du volontariat, une force à promouvoir et sans laquelle le Brésil ne serait certainement pas ce qu’il est aujourd’hui.

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L’épidémie brésilienne du « Crack »

janvier 19, 2012

Le Brésil fait aujourd’hui face à une épidémie, non pas la grippe aviaire ou autres virus H1N1, mais un fléau peut-être plus ravageur  encore, celui du « Crack », cette drogue hautement addictive et très bon marché qui a littéralement envahi le pays depuis une dizaine d’année. Face à cette plaie, qui touche l’ensemble des couches de la population, les pouvoirs publics ont longtemps préféré fermer les yeux sur ce qui apparaissait pourtant comme un enjeu majeur de santé publique. Symbole de cette épidémie incontrôlée, la tristement célèbre « Cracolândia », un quartier désaffecté du vieux centre de São Paulo, envahit par des dizaines de toxicomanes qui vivent, dorment, achètent et vendent de la drogue dans l’impunité la plus totale, et où il n’est pas rare de retrouver des corps inanimés. Au Brésil, certains évaluent à 2 millions de personnes, soit 1% de la population, le nombre de dépendants aux drogues illicites.

Perquisitions de Crack (en Kilos) par la brigade des stupéfiants et par la Police Fédérale – 2006/2009

Alors que le crack continuait à faire des ravages, les hautes sphères de l’Etat brésilien, et notamment les ministères de la Santé et de l’Assistance Sociale se sont longtemps renvoyé la balle, incapables de proposer une véritable politique coordonnée et efficace de traitement du problème. L’absence de réponse de l’Etat a ainsi, comme souvent au Brésil, poussé la société civile à s’organiser spontanément pour tenter d’enrayer l’épidémie, qui au niveau local a des effets dévastateurs (augmentation de la criminalité, retour du narcotrafic, échec scolaire, surpopulation carcérale…).

Alors que les services de Santé publique ne semblaient pas prendre au sérieux ce fléau, ce sont les Eglises, notamment Pentecôtistes et Catholiques « Charistmatiques » (particulièrement populaires auprès des jeunes) qui ont pris les devant. En l’espace d’une dizaine d’année et avec le soutien de milliers de fidèles-volontaires, ces Eglises ont créé dans tout le pays des centaines de Communautés Thérapeutiques, comme les célèbres Fermes de l’Espérance, dont les résultats sont, il faut bien l’avouer, assez probants. D’autant que ces centres religieux n’ont pas pour seul objectif la désintoxication, mais également l’équilibre émotionnel-spirituel et la réinsertion professionnelle des participants. Les professionnels de la Santé, conscient de s’être fait « volé la vedette » dans la lutte contre l’épidémie de crack, accusent ces mouvements de « remplacer le crack par une autre drogue, celle de la foi », et tentent par tous les moyens d’interdire leur prolifération. Il n’en reste pas moins pas des études ont montré que ces entités confessionnelles volontaires réussissaient dans près de 90% des cas et ce à un coût bien moindre que les services de Santé public.

Le Député Fédéral de l’Etat de l’Alagoas, Givaldo Carimbão, prêcheur charismatique (dont l’Eglise-mobile attire des foules immenses chaque Week End) et vice-président du Front Parlementaire contre le Crack à la chambre des députés de Brasilia, qui va d’Etat en Etat convaincre les gouverneurs de collaborer avec ces organisations religieuses, développe l’argumentaire suivant :

« Une prison de 500 personnes coûte plus de 15 millions de R$ chaque année à l’Etat. 90% des détenus le sont pour des raisons liées à la drogue et chacun coûte environ 2.500 R$ mensuel à l’Etat. Avec 500 R$ par mois (cinq fois moins donc), les Communautés Thérapeutiques vous transforment radicalement ces gens en bons citoyens, en 8 à 9 mois avec un taux de réussite à 90%. Comment pensez-vous donc que le gouvernement doit lutter contre cette épidémie ? ». Plutôt convainquant.

Si l’action des Eglises et de la Société civile brésilienne se développe dans la lutte contre le fléau de la drogue, les pouvoirs publics depuis quelques mois semblent se décider à réagir pour reprendre les choses en main. Un Plan National de lutte contre le Crack a été mis en œuvre et prévoit notamment de libérer 500 millions de réais pour le seul Etat de São Paulo d’ici à 2014. Par ailleurs ces dernières semaines, la Police Militaire a pris le contrôle de la cracôlandia en procédant à de nombreuses arrestation musclées, qui n’ont pas manqué de choquer les organisations de la Société Civile et des Droits de l’Homme. La dernière opération en date baptisée « Sufoco », réalisée le 12 janvier dernier, a conduit à plus de 3.400 interpellations.

Parallèlement, le débat sur l’éventuelle légalisation de la drogue au Brésil fait beaucoup de remous. Certains, comme l’ancien Président Fernando Henrique Cardoso, considèrent qu’autoriser la détention de petites quantités de stupéfiants pourraient réduire l’escalade de violence. L’argent investi dans la répression pourrait être investi ailleurs de manière plus efficiente. D’autres, avec à leur tête les organisations religieuses, considèrent que la dépénalisation faciliteraient encore davantage l’accès à cette drogue et rendrait le fléau totalement incontrôlable.

En tout cas, il semble clair pour beaucoup et d’autres expériences à l’étranger l’ont montré, que ce n’est qu’en mutualisant, et non pas en opposant, les efforts des forces en présence que des progrès rééls pourront être accomplis.

Le temps presse car l’épidémie progresse.

Eliott Mourier

Bonus : Pour les lusophones, je recommande l’écoute de ce poignant témoignage d’un ancien toxicomane de la cracôlandia : http://radio.estadao.com.br/audios/audio.php?idGuidSelect=BD1456B567A0481496C131AF4FF3E97C

A la reconquête des favelas

novembre 14, 2011

Les favelas, ces bidonvilles construits à flanc de colline, à deux pas des quartiers aisés, par les migrants du Nord venus chercher une situation plus favorable dans les grandes capitales du Sud-Est (Rio de Janeiro, São Paulo, Belo Horizonte notamment) sont le symbole d’un Brésil qui reste encore profondément inégalitaire.

Champion latino-américain des inégalités dans la répartition des revenus jusqu’au début des années 2000, le Brésil, en triplant le montant du salaire minimum, en améliorant l’accès à l’emploi formel (et donc à la couverture sociale) et en mettant en place de nombreux programme de redistribution de revenu a pourtant réussi, ces dix dernières années, à améliorer de manière sensible la situation de 30 millions de pauvres, entrés dans la « classe moyenne ». Mais paradoxalement, le nombre des favelas et de leurs habitants n’a fait qu’augmenter notamment à Rio de Janeiro où l’on trouve les plus peuplées d’entre-elles, comme la favela Rocinha qui compterait jusqu’à 150.000 habitants.

A deux pas de l’opulente plage d’Ipanema, les favelas Rocinha et Vidigal – Photo prise par l’auteur 2010

Une « guerre » déclarée aux trafiquants

Édifiées sans autorisations dans des zones difficiles d’accès, et ne bénéficiant, jusqu’à des périodes récentes, d’aucun accès à l’eau potable, à l’électricité ou de système d’évacuation des eaux et déchets, les favelas échappent le plus souvent au contrôle de l’État. Elles forment ainsi des communautés autarciques où les trafiquants de drogue, qui y trouvent refuge, édictent leurs propres lois, créent leurs propres systèmes d’entraide sociale et de sécurité pour s’attirer la sympathie des habitants en échange de leur silence. Les barons de la drogue consacrent également une part non-négligeable de leurs considérables revenus à soudoyer une police mal-rémunérée (et au sein de laquelle beaucoup sont désireux d’arrondir leurs fins de mois), assurant ainsi la tranquillité de leurs activités illicites.

Mais depuis quelques années maintenant, le gouvernement est bien décidé à reprendre le contrôle de ces zones de « non-droit ». C’est notamment le cas de Rio de Janeiro où le gouverneur Sergio Cabral a déclaré depuis 2003 une guerre sans merci aux cartels, et le terme de « guerre » n’est ici pas exagéré. Des moyens phénoménaux sont ainsi mis en œuvre : formation de commandos d’élite, utilisation de tanks et de blindés pour infiltrer les zones sensibles, recours à des hélicoptères etc. Les interventions des commandos de la Police militaire dans les favelas cariocas n’ont rien à envier aux guerres de rues de Bagdad ou de Kaboul.

Alors qu’elle s’apprête à recevoir une série d’évènement de dimension mondiale : la conférence de l’ONU sur le développement durable en 2012, les Journées Mondiales de la Jeunesse en 2013, la Coupe du Monde de Football en 2014 ou encore les Jeux Olympiques de 2016; la ville de Rio de Janeiro se doit de donner au monde des gages de sa sécurité. Parvenir à pacifier ses favelas serait en effet un signe fort en ce sens.

On ne s’étonnera donc pas que dans la nuit du dimanche 13 novembre, une opération d’une ampleur inédite, baptisée « Choc de Paix » ait visé à reprendre le contrôle de plusieurs favelas parmi lesquelles l’immense « Rocinha ». Pas moins de 3.000 policiers ont été mobilisés pour l’occasion et le gouvernement s’est félicité que l’opération se soit déroulée sans véritable résistance de la part des trafiquants, dont au moins cinq grands chefs ont été capturés. Leurs interpellations, dans d’immense villas équipées de piscines, jacuzzis ou de salles de musculation dernier cri,  bâties au milieu de la pauvreté des favelas, témoignent de toute la démesure rencontrée au sein de ces zones sensibles.

Opération « Choc de Paix » du 13 novembre 2011 – Derrière le trophée de la Coupe du Monde qui aura lieu à Rio en 2014
Photo Fabio MOTTA/AE – Estadão 

Quel avenir pour les favelas ?

L’opération « Choc de Paix » a notamment été un succès car,  contrairement à certaines missions précédentes, elle s’est déroulée relativement pacifiquement, notamment en distribuant des tracts invitant la population à dénoncer anonymement les chefs de la drogue dans leurs quartiers. Cette approche moins militarisée a en effet été privilégiée ces derniers temps, notamment à travers le développement des UPP, Unités de Police Pacificatrices. Le concept est simple : rapprocher la population de la police en confiant à celle-ci a mise en œuvre de politiques sociales au sein des favelas. Aujourd’hui, 280.000 favelados bénéficieraient de ces programmes, dont l’objectif est clairement pour l’État, de reprendre la main sur ces zones qui lui échappent depuis des décennies.

Toutefois, si ces mesures, tout comme l’opération « Choc de Paix » de ce week-end, rencontrent effectivement un certain succès, le défi des « favelas » reste immense au Brésil. Sans même parler des énormes préoccupations en terme de questions sanitaires (certaines favelas sont construites sur des décharges!), sociales, environnementales ou urbaines, débarrasser les favelas de leurs trafiquants ne résoudra pas entièrement la question du contrôle et de la sécurité de ces « villes invisibles ». En effet, un autre ennemi les ronge : les Milices. Bien accueillies dans un premier temps car elles devaient en finir avec le règne des trafiquants, elles ont progressivement pris le contrôle des favelas installant de fait, une nouvelle forme de terreur. Les miliciens contrôlent et font payer très cher, arme en main, l’accès à l’eau, à l’électricité ou à la télévision aux habitants des morros (collines). Elles représentent un défi d’autant plus grand pour la pacification des favelas qu’elles sont particulièrement difficiles à combattre du fait qu’elles sont principalement composées de militaires et de policiers corrompus. Elles contrôleraient aujourd’hui 96 favelas à Rio.

Mais n’oublions pas que ces dix dernières années, environ 10 millions de brésiliens sont parvenus à quitter les favelas grâce à l’amélioration de leur situation économique. En fait, de l’avis de nombreux spécialistes, le Brésil ne parviendra pas à faire mentir les prévisions des Nations Unies (qui prévoient qu’en 2020, le pays comptera 55 millions de favelados) s’il n’ajoute à sa pacification militaire, une pacification socio-économique des favelas.

Le temps presse, les caméras du monde entier seront bientôt fixées sur la belle Rio de Janeiro et sur ses morros.

Le Cri des Exclus

septembre 15, 2011

Le 7 septembre, jour de fête de nationale au Brésil, on ne célèbre pas que l’indépendance du pays, proclamée en 1822 par l’Empereur Pedro Ier. Bien au contraire, en ce « jour de la Patrie » nombreux sont ceux qui profitent de l’occasion pour faire entendre, dans la rue mais aujourd’hui aussi sur le web, leurs revendications les plus diverses. Rien d’étonnant donc à ce qu’en cette année de multiples scandales de corruption (voir notre billet précédent), on assiste, parallèlement aux défilés militaires, à des « marches anti-corruption » organisées dans les 35 plus grandes villes du pays.

Mais depuis plus de quinze ans maintenant, c’est un évènement plus singulier encore, le « Cri des exclus » (Grito dos excluídos en portugais), qui anime chaque année à cette date symbolique les places publiques du pays. L’objectif affiché étant le suivant : « Transformer la participation passive de la population durant la commémoration de cette date, en une citoyenneté consciente et active sur un thème donné ». Plus qu’un mouvement ou une campagne, le Cri des exclus se définit comme « un espace de convergence ou divers acteurs sociaux se rassemblent à la fois pour protester et pour proposer de nouveaux chemins ».

Un cri contre les dérives du néo-libéralisme

Dans les années 1990, en réponse aux graves crises économiques et financières des années 1980 (et notamment des invraisemblables taux d’inflation qui rendait les économies totalement instables), le Brésil et l’Amérique latine, se voient contraints par le FMI et la Banque Mondiale à pratiquer un néolibéralisme effréné (ce que l’on a appelé le Consensus de Washington). Retrait de l’Etat, privatisations, ouverture de leurs marchés sur le monde, réduction drastique des dépenses publiques entre autres, des mesures qui contribuèrent certes à stabiliser les économies de la région, mais qui aggravèrent de façon dramatique les inégalités sociales, augmentant ainsi le contingent déjà conséquent de ces « exclus ». Exclus socialement et économiquement (populations pauvres et/ou rurales), mais parfois aussi politiquement ou culturellement (pour certaines minorités ethniques par exemple). C’est dans ce contexte qu’apparaît en 1995 le premier « Cri des exclus » fortement lié aux « Semaines Sociales Brésiliennes » (qui existent aussi en France depuis 1904!), organisées depuis 1991 par la Conférence Nationale des Evêques du Brésil (CNBB), le principal organe de l’Eglise catholique brésilienne.

L’Eglise comme espace de mobilisation sociale

Au Brésil, l’Eglise catholique joue en effet depuis la fin des années 1960 un rôle social de premier ordre. Depuis le concile Vatican II (1962-1965) où les évêques progressistes latino-américains jouirent d’une grande influence, et la Conférence Episcopale Latino-Américaine (CELAM) de Medellín en 1968, l’Eglise brésilienne décida d’adopter « l’option préférentielle pour les pauvres ». Une ligne directrice qui eut pour effet le développement des fameuses « communautés ecclésiales de base » (les « CEB », des communautés formées localement par les fidèles dans un but religieux d’abord, mais qui formèrent ensuite la base des futurs mouvements sociaux brésiliens); et surtout d’une multitude de « Pastorales Sociales » qui allaient, en pleine dictature militaire, offrir les seuls espaces de mobilisation sociale accessibles sur des sujets comme la réforme agraire (Pastorale de la Terre), la santé publique (Pastorale de la Santé), les droits des femmes ou des enfants, ou encore le système pénitencier (Pastorale Carcérale). D’ailleurs, la majorité des principaux dirigeants de mouvements sociaux, syndicats et organisations de défenses des droits de l’homme sont aujourd’hui directement issus de l’action pastorale de l’Eglise catholique. Des Pastorales qui avec la Conférence des Evêques sont aujourd’hui encore, parmi les principaux partenaires et promoteurs du « Cri des exclus ».

Le mouvement des « Sans-Terre »

Cette année, le thème de la mobilisation était  » La Terre crie pour la Vie et pour tous nos Droits », et visait trois principaux objectifs: « Dénoncer un modèle politique et économique qui concentre les richesses et condamne des millions de gens à l’exclusion sociale; rendre public, dans les places et les rues, le visage défiguré des groupes exclus, victimes du chômage, de la misère et de la faim; et enfin, proposer une alternative au modèle économique néolibéral, de façon à développement une politique d’inclusion sociale ».

Si la Terre crie pour la vie et pour les droits sociaux, ceux qui ne la cultive sans la posséder et que l’on surnomme au Brésil les « Sans-Terre », forment chaque année, l’un des mouvements les plus actifs de la mobilisation du 7 septembre. Le Mouvement des Travailleurs Sans-Terre (MST) lutte avant tout pour la réforme agraire qui, dans un pays où la moitié des terres cultivables sont détenues par à peine 1% de la population, reste l’un des symboles d’une société profondément inégalitaire et excluante. Sans lopin de terre à cultiver pour faire vivre leurs familles, les « Sans-Terre » organisent régulièrement des invasions de terrains qu’ils occupent jusqu’à ce que le gouvernement finisse soit par les leur céder, ou par les en déloger de force. Des situations qui provoquent régulièrement des escalades de violence, comme lors du Massacre de l’Eldorado des Carajás en 1996, où 19 travailleurs sans-terre furent assassinés par la Police Militaire de l’état du Pará alors qu’ils manifestaient en bloquant la principale autoroute de l’état.

Le Cri des exclus résonne donc aujourd’hui encore dans un Brésil où les avancées sociales significatives de ces dix dernières années ont, d’une certaine manière, fait grandir les attentes et l’impatience des ces millions de brésiliens, marginalisés, exclus du système. D’ailleurs l’une des principales critiques formulée à l’encontre des 8 ans du gouvernement de l’ex-président Lula concerne cette réforme agraire, sur laquelle rien n’a été fait, au grand dam des mouvements sociaux qui voyaient en Lula, le syndicaliste, une sorte de Messie. Comme l’affirmait il y a quelques jours la député Erika Kokay du PT, le « Cri des Exclus » rappelle au pays tout entier que « l’indépendance est aujourd’hui encore en construction, et qu’elle se réalise jour après jour, en luttant contre la misère et l’exclusion sociale ». En attendant, les exclus s’égosillent et s’égosillent encore.

Eliott Mourier

P.S : Pour en savoir plus je vous recommande cet excellent article du Monde Diplomatique.

Violences au Brésil : Entre justice et impunité

août 29, 2011

478.369. C’est le nombre d’homicides perpétrés entre 1999 et 2008 au Brésil, soit une moyenne annuelle de près de 48.000 meurtres. L’équivalent de tous les habitants de la ville de Vincennes assassinés chaque année. Un chiffre particulièrement alarmant qui avait pourtant eut tendance à chuter ces dernières années. Il repart tristement à la hausse depuis 2006 et l’extrême violence reste un problème structurel au Brésil. Une véritable épidémie qui aurait coûté en 2004, d’après une étude de l’Institut de recherche économique appliquée (IPEA), environ 5,08% du PIB national soit 92,2 milliards de réals (40 milliards d’euros) au pays. L’équivalent de 6 programmes « Bolsa Familia » (voir notre billet sur la pauvreté) ! L’assassinat, le 12 août dernier à Rio, de la juge Patrícia Acioli, mère de deux enfants et réputée particulièrement intransigeante envers le crime organisé, est la dernière tragédie en date d’un Brésil dépassé par l’ampleur de cette violence qui le meurtrit chaque jour un peu plus.

Violence à Rio de Janeiro – « Gilet pare-balles »

Une violence multiforme et généralisée

Une violence qui, comme ailleurs, revêt les formes les plus diverses mais avec ici une fréquence et une intensité inouïe. La violence urbaine des gangs qui sévissent dans les favelas des grandes métropoles, largement liée au trafic de drogue, en est la forme la plus visible et la plus médiatisée. La consommation de crack (dérivé de cocaïne très bon marché qui a envahi le pays) a en effet explosé ces dernières années, notamment au sein d’une classe moyenne grandissante, et commence de fait à émerger (un peu tard sans doute) sur l’agenda politique comme un véritable fléau de santé et de sécurité publique. Si les autorités ont tendance à minimiser les chiffres, les « communautés thérapeutiques », ces associations et ONGs volontaires d’aide à la désintoxication et à la réintégration des toxicomanes (qui sont dans leur immense majorité liées aux églises catholiques et évangéliques), affirment-elles que pas moins de 2 millions de brésiliens sont aujourd’hui atteints par cette plaie.

Mais le Brésil est aussi victime d’autres formes de violence tout aussi graves. Les violences conjugales, la torture en milieu carcéral, le travail infantile ou forcé, le harcèlement scolaire (appelé Bullying au Brésil), ou encore les bavures policières, font elles aussi la une des journaux. Toutes les deux minutes, 5 femmes brésiliennes sont victimes de violence au sein de leurs foyers. Dans l’état de Rio de Janeiro, entre janvier et juin 2008, 757 personnes (soit 4 par jour) décédaient suites à des interventions « musclées » d’une police qui peine à se défaire de son image corrompue. En 2008 toujours, l’ONG Human Rights Watch présentait un rapport dénonçant la pratique fréquente de la torture dans les prisons brésiliennes, lesquelles accueillaient à cette date pas moins de 440.000 détenus (soit une augmentation de 40% en 5 ans). Toutes les tranches d’âges et toutes les couches de la population sont affectées par cette violence omniprésente.

Violence et pauvreté

Si la quasi totalité des politiques publiques sécuritaires ont été au Brésil des échecs cuisants, c’est notamment parce qu’elles ont presque toujours consisté à réprimer le mal, plutôt qu’à le prévenir. Une conception de la sécurité publique qui semble toutefois évoluer depuis une dizaine d’année. En effet, en faisant de la lutte contre la misère et la pauvreté (qui on le voit sur ce graphique sont la première cause de violence perçue par la société) le principal de ses objectifs, les gouvernements de Lula et aujourd’hui de Dilma Rousseff cherchent à attaquer le fléau de l’insécurité à la source, en amont plutôt qu’en aval, avec ce raisonnement simple mais difficilement contestable : un jeune qui étudie au lycée avec la perspective d’une vie heureuse et confortable aura une propension moins grande à aller vendre de la drogue au sein du gang de la favela du coin. Mais cette politique à long terme mettra du temps à faire ses preuves et à réduire durablement la violence du pays. Et la population brésilienne, qui a déjà trop souffert, veut des résultats immédiais.

Le triste constat de l’impunité

Ainsi, la société civile, au travers d’une multitude d’associations de victimes, de front parlementaires et autres groupes de pressions, lutte ardemment pour une justice plus efficace et plus équitable. On a trop souvent ici le sentiment que les petits délits sont sanctionnés de façon disproportionnée, tandis que les crimes de grande ampleur restent souvent impunis. Une impunité face à laquelle la jeune démocratie brésilienne peine à lutter efficacement. La corruption, qui empoisonne aussi bien l’ensemble de l’appareil d’Etat que la société civile et qui coute chaque année au pays près de 70 milliards de réals (32 milliards d’euros), est peut-être la manifestation la plus flagrante de cette impunité ambiante. Après tout, le Brésil n’a jamais jugé les responsables des crimes de sa dictature (1964-1985), laquelle a prit fin il y a maintenant plus de 25 ans.

Eliott Mourier

L’Éducation : une vitrine sur l’inégalité

août 9, 2011

L’un des grands chantiers du Brésil de ce début de XXIème siècle reste sans conteste l’éducation. Lors de la dernière campagne présidentielle, il y a tout juste un an, le sujet avait d’ailleurs monopolisé les débats télévisés organisés entre les principaux candidats. Si d’énormes progrès ont été faits durant la dernière décennie, le constat est encore aujourd’hui assez alarmant, surtout dans l’enseignement public « fondamental » (de 6 à 14 ans).

Si 99% des enfants brésiliens sont aujourd’hui scolarisés, c’est bien la qualité de l’enseignement, du suivi et des infrastructures qui pose problème. Un rapport de l’UNESCO de 2010 dénonçait ainsi un taux de redoublement record de 18,7% (le plus élevé d’Amérique Latine), alors que la moyenne mondiale se situe, elle, à 2,9%. Le système éducatif brésilien est aussi grandement fragilisé par l’absentéisme et l’abandon scolaire, 13,8% des enfants brésiliens abandonnant l’école dès la première année d’enseignement primaire. Une étude rapporte également que les brésiliens étudient en moyenne 6,9 ans, contre 12 aux USA ou 11 en Corée. Conséquence des lacunes de l’éducation brésilienne : En 2007, il y avait encore 14 millions d’analphabètes dans le pays, soit environ 10% de la population de plus de 14 ans. Un chiffre difficile à assumer pour un pays qui recherche activement le statut de pays développé. Le rapport de l’UNESCO plaçait ainsi le Brésil au 88ème rang d’un classement de 128 pays, alors que rappelons-le, il est la 7ème puissance économique mondiale. Et pour finir ce triste panorama, une projection affirme qu’à ce rythme, le Brésil n’attendra le niveau d’éducation actuel des pays du Nord qu’en 2036 !

Mais soulignons-le tout de suite, c’est surtout l’enseignement public, le seul accessible aux classes les plus défavorisées, qui pose problème au Brésil. Le manque d’infrastructures publiques (notamment en zone rurale, à l’intérieur du pays ou en Amazonie) et leur vétusté sont criants; les salaires des enseignants sont misérables et n’incitent pas au professionalisme; et les parents des familles pauvres ne jouent le plus souvent aucun rôle dans la scolarité de leurs enfants.

Pourtant l’État Brésilien et notamment le puissant Ministère de l’Éducation ont multiplié, ces dernières années, les programmes interventionnistes pour tenter d’améliorer la situation. Le fameux programme de la Bolsa Familia permet aux familles démunies de toucher un complément de revenu en échange de l’assiduité scolaire de leurs enfants. Toutefois, beaucoup constatent que dans la pratique, le contrôle de l’assiduité reste assez lâche et peu efficace. Un autre programme du Ministère de l’Éducation a vu le jour en 2008, sous le nom de Mobilisation Sociale pour l’Éducation. Son principal objectif étant de mobiliser et de former un grand contingent de volontaires (en s’associant notamment aux Églises Catholiques et Évangéliques très présentes sur l’ensemble du territoire, notamment là où l’Etat est absent), avec pour but de former les parents à leurs responsabilités vis à vis de la scolarité de leurs enfants. On enseigne ainsi aux parents à demander à leurs enfants ce qu’ils ont appris à l’école dans la journée, à s’assurer qu’ils font bien leurs devoirs, à faire en sorte qu’ils arrivent à l’heure le matin ou encore à faire connaissance avec les enseignants. Toute une série d’actions qui peuvent paraître banales, mais qui sont loin d’être évidentes au sein des familles les moins aisées. Notons enfin que le gouvernement a prévu de faire passer le budget de l’Éducation de 4,3% du PIB en 2007, à 7% en 2020, une mesure toutefois considérée par les spécialistes comme largement insuffisante vu l’ampleur des besoins actuels.

L’éducation privée, en revanche, se porte particulièrement bien. Autrefois monopolisée par les congrégations catholiques (notamment salésienne), elle a connu depuis l’ère néolibérale des années 1990 un boom et une diversification sans précédents et représente aujourd’hui 13% de l’éducation du pays. Si la qualité de l’enseignement privé est indéniablement bien meilleure que celle du public, celui-ci n’est accessible qu’aux classes moyennes et aisées, pratiquant des tarifs inabordables pour une majorité de la population.

Seules les universités publiques bénéficient d’une meilleur côtes que leurs homologues privées et pour permettre aux plus démunis d’y avoir accès, l’Etat a mis en oeuvre des systèmes de bourses publiques (comme le Pro-Uni). Mais une fois encore, la grande sélectivité de niveau pratiquée par les universités publiques rend en réalité celles-ci tout aussi inaccessibles aux plus humbles. Ces derniers étant défavorisés d’entrée de jeu du fait de leur enseignement primaire et secondaire public de piètre qualité.

Le système éducatif brésilien est donc pris dans un cercle vicieux, duquel seule une amélioration substantielle de l’éducation fondamentale semble être à même de le sortir. On le sait, une éducation nationale de qualité est à la fois la source du progrès et de la richesse d’un pays, mais elle en est également le principal atténuateur d’inégalités.

Pour le moment au Brésil, elle n’en est encore que le triste reflet.

E.M.

L’Or Noir Brésilien

juillet 18, 2011

Depuis sa découverte en 1500 par le navigateur portugais Pedro Álvares Cabral et durant les siècles qui ont suivi, le développement économique du Brésil a suivi une série de cycles basés sur la production et l’exportation quasi monopolistique de ressources clés.

Au XVIème siècle ce fut d’abord le cycle du Bois, et notamment celui du bois Brasil (pao Brasil) qui, servant plus aux maîtres de la teinture qu’aux ébénistes ou aux charpentiers, donna son nom au pays. Vint ensuite le cycle prometteur du Sucre de canne qui dura lui près de trois siècle, jusqu’à ce que les européens apprennent à tirer du sucre de leurs betteraves. C’est d’ailleurs l’exploitation sucrière qui fut la principale responsable du succès de la traite négrière, qui prit au Brésil une ampleur considérable (on estime au moins à 4 millions le nombre d’esclaves africains arrivés au Brésil jusqu’en 1850). Ce fut ensuite le tour du Tabac, puis du Chocolat ou encore du Coton. Puis, du milieu du XIXème au début du XXème siècle, l’économie brésilienne reposa sur deux nouveaux monopoles successifs, le Café d’abord qui fit notamment la gloire et la richesse de l’Etat de São Paulo, aujourd’hui le plus riche et le plus peuplé du pays. Puis le Caoutchouc amazonien (dont le secret était jalousement gardé par les autorités brésiliennes) qui bénéficia notamment du développement de l’automobile, avant de perdre sa couronne au profit des pays asiatiques dès le début de la première guerre mondiale.

Tout au long de ces phases, ce qui caractérise peut-être le mieux le développement économique du Brésil, c’est son impressionnante résilience face aux crises successives et sa capacité de renouvellement constant. Notons également qu’au cours du XXème siècle, le Brésil est parvenu (ce qui n’est pas le cas de tous ses voisins latino-américains) a diversifier sa production économique. Et si l’on définit souvent encore aujourd’hui l’Amérique du Sud comme une région purement exportatrice de matières premières, le Brésil a pour sa part, su investir dans l’industrie de transformation de ces dernières, en produisant des voitures, des ordinateurs ou en devenant notamment le premier producteur de petit et moyens avions (Embraer).

Mais aujourd’hui, la récente découverte d’impressionnantes réserves de pétrole et de gaz profondément enfouies (à environ 6.000 mètres) au large des côtes des états de São Paulo, Espirito Santo et de Rio de Janeiro pose un certain nombre de questions à la fois nouvelles et plus anciennes. Les réserves du Pré-Sal comme les nomment les brésiliens, si elles seront particulièrement difficiles et couteuses à exploiter (on parle d’un coût total d’exploitation de 600 milliards de dollars!), n’en font pas moins du Brésil le 6ème pays détenteur potentiel d’Or Noir dans le monde. Et les marchés mondiaux ne s’y trompent pas : Petrobras, la première compagnie pétrolière brésilienne (détenue à 64% par l’Etat) a ainsi réalisé une augmentation de capital historique en octobre 2010 à hauteur de 70 milliards de dollars en vue de l’exploitation du Pré-sal. Et à l’heure ou le baril de brut ne cesse d’augmenter, l’optimisme est bien évidemment de mise dans l’économie brésilienne, comme ce fut le cas du temps du sucre, du café ou du caoutchouc.

Certains n’en restent pas moins sceptiques. On craint une « reprimarisation » de l’économie et l’on redoute que le Brésil ne fasse la même erreur que le voisin vénézuélien en faisant reposer l’entièreté de son système sur l’exploitation du combustible. Mais il suffit de relire, comme nous l’avons fait brièvement, l’histoire économique du Brésil pour comprendre que ces craintes n’ont pas lieu d’être. Le Brésil a toujours su profiter de ses cycles économiques favorables pour préparer l’avenir.

Lula, l’exp-président brésilien sur un futur site d’exploitation du Pré-sal

D’ailleurs, concernant le Pré-sal, les gouvernements de Lula puis de Dilma Rousseff, sont parvenus très tôt à faire accepter une répartition équitable des royalties (chose que la Constitution brésilienne n’impose pas). Si les états et les municipalités producteurs devraient en toucher environ 30%, au moins 22% de ces royalties seront destinés à un Fond social pour le développement des états non-producteurs (c’est à dire les 24 autres), afin de répartir cette nouvelle manne sur l’ensemble du pays.

Comme par le passé, le Brésil semble bien décidé à utiliser le présent pour préparer l’avenir.

La Lutte contre la Pauvreté

juin 28, 2011

« Éradiquer la misère ». Voilà le grand objectif du mandat de Dilma Rousseff, annoncé en grande pompe par la Présidente lors de son discours d’investiture le 1er Janvier 2011. Un objectif qui de l’extérieur pourrait surprendre alors que le Brésil a récemment pris la 7ème place des PIB mondiaux à l’Italie, et que l’on ne cesse de vanter sa croissance économique. Mais si personne ne peut nier cet essor sans précédent, il faut aussi garder à l’esprit que Brésil reste l’un des pays où les inégalités de revenus sont parmi les plus élevées du globe.

En effet, même si les avancées récentes en la matière sont notables (11 millions de personnes ont atteint la sécurité alimentaire depuis 2003), les lacunes, les disparités géographiques et les inégalités sociales sont encore considérables dans ce pays de 192 millions d’habitants où vivaient encore en 2009 environ 47 millions de pauvres et 13 millions d’indigents[1]. Cet état de fait, déplorable pour un pays qui cherche à accéder au statut flou de « nation développée », l’Etat brésilien et sa nouvelle représentante ont donc promis d’y remédier. Confirmant en cela la conception hautement interventionniste de l’Etat brésilien, en vigueur depuis le milieu des années 1990 et le « Plan Réal » du Président Fernando Henrique Cardoso.

Une récente enquête de l’Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques (IBGE) confirme l’urgence de la situation en montrant que 16,2 millions de brésiliens (soit 8,5% de la population totale) vivent aujourd’hui avec un revenu mensuel inférieur à 70 réals (30 euros). Le rapport, qui localise 9,6 millions d’entre-eux dans région Nordeste, précise aussi que 4,2 millions de brésiliens n’ont même aucun revenu[2].

Ce rapport plutôt alarmant allait servir de rampe de lancement, au « nouveau » programme de Dilma Rousseff de lutte contre la pauvreté intitulé « Brasil sem miseria » (Brésil sans misère). En présentant son plan début juin, la Présidente déclarait :  » La lutte contre la pauvreté est devenu un devoir de l’Etat et une tâche pour tous les Brésiliens. Nous ne pouvons oublier que le défi le plus difficile à surmonter, le plus angoissant des problème de ce pays est de connaître une pauvreté chronique et bien installée ». Un objectif assez ambitieux donc, mais pour lequel, une fois de plus, Dilma Rousseff allait pouvoir compter sur l’héritage de son prédécesseur, Luis Ínacio Lula da Silva.

On a effectivement loué le Président Lula (2003-2010) pour son bilan dans la lutte contre la pauvreté. Son programme « Fome Zero » (Zéro Faim, dont le maître d’oeuvre, José Graziano da Silva, vient d’être nommé à la tête de FAO (l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture)), incarné par la célèbre « Bolsa Familia » (Bourse Famille), aurait largement contribué au fait que durant les 8 ans de sa présidence, près de 30 millions de brésiliens aient franchis le seuil de pauvreté. Bolsa Familia est un programme de transfert monétaire conditionnel, orienté vers les plus démunis. Il permet ainsi aux familles dont le revenu mensuel ne dépasse pas les 140 réals (60 euros), de toucher un complément de revenu qui selon la situation de la famille oscillera entre 32 et 242 réals (14 et 105 euros). En contrepartie, les familles s’engagent à scolariser leurs enfants et à maintenir leur livret de vaccins à jour. En 2011, environ 13 millions de foyer brésiliens bénéficient de la Bolsa Familia.

Ainsi, le programme « Brasil sem miseria » de Dilma Rousseff, aura pour but principal d’étendre la Bolsa Familia a davantage de familles brésiliennes (800.000 foyers supplémentaires d’ici fin 2013), notamment aux plus indigentes. Il se donnera également pour objectif d’améliorer l’accès des populations isolées aux services publics; il favorisera le microcrédit; et créera une « Bolsa Verde » (Bourse Verte) visant à aider les 30 millions de Brésiliens qui vivent en milieu rural et dont le quart se trouve en situation d’extrême pauvreté.

La lutte contre la pauvreté apparait donc bien comme un enjeux majeur du Brésil du XXIème siècle. D’une part, ce pays sera une véritable vitrine pour le monde en accueillant prochainement les deux évènements sportifs mondiaux les plus médiatiques (Coupe du Monde 2014, puis Jeux Olympiques à Rio en 2016), et l’on peut donc comprendre qu’il cherche  à se débarrasser de cette encombrante étiquette de « pays le plus inégal du monde industrialisé ». Mais d’autre part, et cela est certainement plus fondamental encore, lutter contre la pauvreté signifie au Brésil, élargir son marché intérieur en permettant à celui qui était « pauvre » de devenir « consommateur ».

Ce fut la clé du succès économique du gouvernement Lula et Dilma Rousseff, sa plus fidèle disciple en a pleinement conscience. On ne change pas une équipe qui gagne.

E.M.


[1] CEPAL, Panorama Social de America Latina 2010, Capitulo 1 : Pobreza, Desigualdad y ciclo de vida. 2010.

[2] IBGE, Mai 2011 sur http://www.ibge.gov.br/.